Il y a 100 ans, grève générale des cheminots : à Besançon, tout est calme?…

Il y a 100 ans, Le Petit Comtois annonçait, le lundi 3 mai 1920, en première page

Petit Comtois 3 mai 1920

sous le titre

Chronique Régionale

LA GREVE DES CHEMINOTS

L’ordre de grève générale des cheminots n’a pas eu un plein effet à Besançon. Le train a été très peu troublé le 1er mai, les trains de la grande ligne ont tous fonctionné. Ont seuls été supprimés trois trains, l’un pour Morteau, un pour Gray et un pour Vesoul, ainsi que quelques trains de marchandises. Les grévistes sont surtout nombreux à la traction, où environ 60 % du personnel a fait défection. À l’exploitation, on ne comptait que des grévistes à la Viotte et à la Mouillère. Les abords du dépôt de machines et les gares ont été gardées militairement. Il n’y a aucun incident à signaler. La journée de dimanche n’a pas amené grand changement dans la situation. Il y a eu cinq nouvelles défections compensées d’ailleurs par cinq entrées ; le nombre de grévistes est le même. Le service des trains de voyageurs est maintenant assuré normalement pour toutes les directions. Pas d’incident à signaler.

 

Premier mai 1920 Petit Comtois

Oui, vous avez bien lu, la fédération CGT des cheminots lance alors en France, une grève générale. Ce mouvement avait été précédé, dès le mois de février 1920, par des grèves en particulier dans la compagnie privée Paris Lyon Méditerranée (PLM) qui exploite le réseau ferroviaire dans notre région.

Il existe alors, essentiellement, deux compagnies privées de chemin de fer : le PLM et le Paris-Orléans (PO) ; plus une compagnie d’Etat. Une des revendications des grévistes concerne précisément la nationalisation des compagnies privées (qui sera effective en 1937 avec la création de la SNCF).

Affiche_PLM_Schefer

Afin de mieux décrypter l’article du Petit Comtois cité ci-dessus, il faut évoquer le contexte politique de l’époque.

Dans cette période de l’après Grande Guerre, un Bloc National, après les élections de novembre 1919, gouverne la France. Cette majorité conservatrice rassemble quatre groupes parlementaires de  la Droite aux radicaux de gauche. Les socialistes en sont exclus.

Et l’année 1920 commence, sur le plan politique national, par la défaite de Georges Clémenceau aux élections présidentielles (c’est le Parlement qui élit alors le Président de la République). Il est battu par Paul Deschanel, classé à droite, le 17 janvier 1920. Ce dernier fait d’Alexandre Millerand, radical comme Clémenceau (Bloc National oblige), son Président du conseil. Et ce du 20 janvier au 23 septembre 1920. A cette dernière date, Paul Deschanel souffrant d’une maladie nerveuse démissionne et A. Millerand est élu Président de la République.

Portrait officiel de Paul Deschanel

Alexandre Millerand

 

  

Peu de temps après la grève des cheminots, le Président Paul Deschanel tombe d’un train de nuit, en pyjama, sur la voie ferrée

On comprend mieux pourquoi Le Petit Comtois, journal républicain démocratique quotidien, de fait l’organe quasi officiel des Radicaux en Franche-Comté, semble se réjouir du peu de succès de cette grève. Notons également au passage, que le Gérant du journal est alors un chapraisien Félix Prost, sur lequel nous avons déjà rédigé deux articles.

Félix Prost

 Félix Prost dans les années 40

Mais cette grève des cheminots ne saurait occulter ce qui se passe à Besançon le 1er Mai 1920 et ce qui suit partout en France. Toujours en première page, Le Petit Comtois publie dans la Chronique Régionale, cet article :

Le Premier Mai à Besançon

La journée du 1er mai s’est passée dans le plus grand calme, sans le moindre incident. Presque tous les magasins sont restés ouverts. Dans les ateliers, le chômage n’était que partiel. Aucun tramway n’a circulé.

Dans la matinée un cortège de 1300 syndiqués s’est formé place de la Révolution et s’est rendu, sans un cri, sans un chant à la salle des Variétés où avait lieu une conférence ; les corporations suivantes prenaient part au cortège : bâtiment, métaux, cheminots avec leur bannière, horloger, habillement, arsenal, gaz, typographes, tramway, chauffeurs. Vers midi la sortie de la réunion s’est faite sans cortège et dans le calme.

L’après-midi les chômeurs et leurs familles ont assisté à un concert à la salle des Variétés.

Les services des P. T. T. ont fonctionné normalement : la grève n’a pas entravé l’acheminement et la distribution des correspondances.

L’Eclair Comtois, journal de la Droite,

L'Eclair Comtois 2 mai 1920

dit à peu près la même chose, mais il donne une précision intéressante :

…Nous avons eu la curiosité de compter ses manifestants parmi lesquels il y avait des enfants et quelques femmes. Voici les chiffres par corporations représentées.

Groupe de têtes : comité, etc. : une centaine de personnes. Bâtiments : 300 ; métaux : 200 ; cheminots : 200 ; horloger : 100 ; habillement : 50 ; arsenal : 50 ; gaz et électricité : 25 ; typographes : 40 ; tramways : 25 ; chauffeur : 40. Au total au maximum 1130 manifestants.

Vous le savez, bien sûr, qu’à cette époque, le premier mai n’est pas un jour férié et  payé. C’est un jour « chômé » donc sans salaire. Il faudra attendre 1941 pour que par la loi dite Belin, sous le régime du maréchal Pétain,  transforme ce jour symbolique en  « fête du travail et de la concorde nationale ».

Revenons à la grève générale des cheminots. Elle va marquer le pas. Ce sont surtout les réseaux de l’Etat et du PLM qui semblent compter un bon tiers de grévistes. Pourtant la CGT a adopté une tactique alors inédite en France afin de soutenir cette grève. Celle des « vagues d’assaut ».

Comme le précise un collectif d’historiens dans le tome V de leur « Histoire de la France Contemporaine » édité  au Livre club Diderot:

«  Le 3 mai, ce sont les mineurs, les marins et les dockers qu’elle lance dans une bataille dont l’objectif est de contraindre le gouvernement à débattre avec elle de son projet de nationalisation des grands services publics. Loin de céder, le gouvernement durcit son attitude et se replie sur des positions préparées à l’avance par les compagnies. Le 8 mai, la seconde vague d’assaut que composent les métaux, le bâtiment et les transports monte aux premières lignes. Le 10 mai, l’électricité l’y rejoint et le 11 le gaz et l’ameublement. Au total, un million et demi de grévistes. Face à eux, un gouvernement décidé à tenir. Encadrée par des ingénieurs, des élèves des grandes écoles et des volontaires de l’Union civique, la main-d’œuvre militaire remplace les grévistes. Dans plusieurs corporations, la grève s’effrite. S’appuyant sur les défections qui lui sont signalées, la CGT appelle alors à la reprise du travail pour le 22 mai ».

L'armée sur les voies ferrées

Photo publiée dans l’Eclair Comtois

Si Le Petit Comtois et L’Eclair Comtois rend bien compte de la grève générale au niveau national (tout en la minimisant), la presse locale ne rend plus compte de ce qui se passe à Besançon. Un seul écho dans L’Eclair Comtois le 6 mai 1920 concernant notre ville.

grève Eclair Comtois 6 mai 1920

Eclair Comtois,rubrique Besançon  6 mai 1920

Les sanctions et les révocations chez les cheminots sont particulièrement nombreuses. Lucien Midol, secrétaire du syndicat des cheminots qui a commencé sa carrière au dépôt Besançon et qui travaille alors à Dijon est lui, déjà révoqué et ce dès le 1er mars 1920 (après la grève au P.L.M. de février).

Lucien Midol

Menacé d’arrestation il doit s’enfuir en Suisse vivant durant 3 ans grâce à la solidarité des cheminots et grâce à de petits boulots de manœuvre alors qu’il a un diplôme  d’ingénieur des arts et métiers ! Lorsqu’il rentre clandestinement en France, le domicile de son frère, 37 rue de Belfort, aux Chaprais, est surveillé par la police ! Il est en fait à Paris où il est arrêté et il doit purger de longs mois de prison avant de reprendre ses responsabilités syndicales. Il n’est réintégré, dans la nouvelle SNCF, qu’en 1937 !

C’est dire combien cette grève qui débute un 1er Mai a marqué durablement l’histoire sociale et politique du pays !

Revoir l’article de mai 2018 sur Lucien Midol

Sources : Mémoirevive Besançon; tome V Histoire de la France Contemporaine, collectif d’historiens sous la direction de Jean Ellenstein (Livre Club Diderot); La voie que j’ai choisie de Lucien Midol, Ed Sociales; archives familiales privées. Photos DR.