Il y a un siècle, le maire de Besançon limitait la vitesse des camions…A combien, d’après vous ?

Il y a tout juste un siècle, paraissait dans Le Petit Comtois daté du 13 avril 1920, cet arrêté du maire (M. Charles Krug), sous le titre

Circulation des camions automobiles.

Le Petit Comtois du 13/4/1920

Nous vous le recopions en clair ci-dessous.

« Le maire de la ville de Besançon,

–  considérant que la vitesse de 10 km à l’heure prescrite par l’article 1er de l’arrêté municipal du 9 juin 1919 ne peut continuer à être appliquée au camion automobile circulant dans l’agglomération urbaine ;

– considérant que cette vitesse constitue pour les piétons une gêne sérieuse notamment lorsque la chaussée est devenue boueuse à la suite des pluies ;

– considérant notre part que l’allure actuellement permise impose fréquemment aux commerçants l’obligation de nettoyer les glaces et devantures des magasins maculés par la boue :

A pris l’arrêté suivant :

Article 1er  – La circulation des camions automobiles destinés au transport des marchandises dans l’agglomération urbaine n’est permise qu’à une vitesse n’excédant pas l’allure d’un homme marchant au pas (6 km à l’heure).

Article 2 – Dans le cas de simple traversée de la ville et lorsqu’il n’y a pas d’obligation pour les conducteurs des camions automobiles de s’arrêter dans l’intérieur, les itinéraires ci-dessous désignés sont obligatoires.

– Les camions automobiles entrés en ville par le faubourg Tarragnoz suivront la rue Charles Nodier, le pont de Canot, les quais Veil-Picard et de Strasbourg, et l’avenue Denfert-Rochereau. De la place Flore, les camions seront dirigés selon leur destination, par l’avenue Carnot et l’avenue de la gare Viotte ou par les rues des Chaprais et de Belfort.

– Les camions arrivant par la porte Taillée seront dirigés par la rue des Jacobins et des remparts Saint-Pierre et Saint-Paul vers le pont de la République et, selon le lieu de destination, emprunteront ensuite les quais, l’avenue Carnot ou l’avenue Fontaine Argent.

– Les camions arrivant par les routes de Dole, de Vesoul ou de Belfort suivront en sens inverse les itinéraires précédemment décrits.

Article 3 – lorsque des camions automobiles emprunteront les itinéraires énumérés à l’article 2, leur vitesse peut être portée à 10 km à l’heure, sauf sur les quais Veil-Picard et de Strasbourg où elle ne pourra pas excéder 6 km.

Article 4 – les agents du service de l’octroi, de la police municipale et de la voirie sont chargés de donner aux conducteurs des camions automobiles toutes indications relatives aux itinéraires à suivre ».

Donc vous avez bien lu !

– la vitesse est alors limitée à 6 km dans la Boucle, mais 10 km aux Chaprais : et tous les camions qui n’ont pas pour unique destination le centre ville doivent transiter par les Chaprais !

– les rues sont alors boueuses s’il a plu et, les pétons et les commerçants se plaignent des éclaboussures (pour ces derniers, sur leurs vitrines). Mais, si l’on en juge sur les cartes postales anciennes, les grands axes indiqués pour un transit obligatoire dans notre quartier, semblent pavés (ce n’est malheureusement pas le cas de toutes les voies de communication existant alors aux Chaprais).

Le problème de la vitesse des véhicules et, en particulier des camions automobiles est un problème récurrent nous explique M. Jean Pracht, ingénieur automobiles. Dès 1893, le Préfet de Police de Paris, Louis Lépine limitait la vitesse des véhicules automobiles à 12 km/h dans Paris et les lieux habités et 20 km/h en rase campagne.

Et notre ami Jean a relevé ces délibérations au sein du conseil général du Doubs portant, à cette époque, sur la détérioration des voies de communication à la charge du département, du fait de la circulation. Et la nécessité de très vite moderniser l’entretien de ces routes par des techniques modernes utilisant, entre autres, le camion.concassage pour les routes

Dans son rapport de mai 1920, l’agent voyer de l’arrondissement de Besançon (nous dirions aujourd’hui l’ingénieur des Ponts et Chaussées ou de l’Equipement…) indique qu’il dispose de 5 camions.

camions et concassage

Un conseiller général, le docteur Brizard  évoque l’existence à court terme d’un camion par village.

Brizard camions

Le camion automobile a triomphé lors de la première guerre mondiale ! Et notre industrie locale, les usines Schneider ont construit des camions pour le front ! Voir l’article de 2013 sur l’entreprise de Théodore Schneider

Camion Rochet-Schneider 1916

Camion Rochet Schneider 1927

Rochet-Schneider 1927

camion Rochet Schneider 1930

Rochet-Schneider 1930

camion Siégel 1931

1931

Peugeot, avec Renault sont, à cette époque, d’importants  constructeurs de camions. D’ailleurs le site Peugeot de Sochaux est d’abord, en 1912, un lieu de production de camions.

camions Renault 1920

1920

camion Peugeot 1904

Camion Peugeot 1904 (Photo Jean Beau; collection Jules Beau DR)

Les 10 km/h persistent  durant des années comme l’atteste, nous indique M. Jean Pracht ,  cet extrait du Journal des Ingénieurs Automobiles daté de mars 1934 !

Revenons à Besançon Il semble, en 1920,  que cette question ne suscite pas de débat au conseil municipal (sauf erreur de notre part). Mais suite à un grave accident au centre ville, un conseiller intervient lors d’une session du conseil le 2 juillet 1923.

Millard juillet 1923

Que s’est-il donc passé le vendredi 25 mai 1923 ? Voici ce que l’on peut relever dans le quotidien L’Eclair Comtois, en date du 26 mai 1923, sous le titre :

EPOUVANTABLE ACCIDENT !

Deux bébés sous un camion

« Vendredi après-midi, vers 15h30, un navrant et effroyable accident qui plonge dans le deuil et la douleur une famille particulièrement intéressante d’honnêtes travailleurs s’est produit dans le bas de la Grande Rue à l’issue de la rue Pasteur dans les conditions que voici.

Madame Conscience demeurant 36, Rue Mégevand, descendant la Grande Rue sur le trottoir gauche, poussait devant elle une voiture d’enfant dans laquelle se trouvaient de mignonnes jumelles de 18 mois, ses filles. Arrivée à l’angle de la rue Pasteur vers le Palais du Vêtement on vit soudain un camion qui allait déboucher dans la Grande Rue. Que se passa-t-il exactement c’est ce que l’enquête n’a pu encore établir de façon précise. Toujours est-il que la voiture d’enfant versa et les deux pauvres bébés projetés à terre vinrent rouler sous les roues du lourd véhicule. Le camion qui marchait à l’allure des plus ralenties, à la vitesse d’un homme au pas, stoppa aussitôt mais l’une des fillettes fut relevée horriblement écrasée. Les deux enfants furent bien vite transportés dans une pharmacie voisine. Hélas la mort avait fait son œuvre et la petite Simone était morte tuée presque sur le coup. Quant à l’autre bébé il ne porte que quelques contusions qu’on espère sans gravité…. ».

Nous apprendrons dans la suite de l’article que ce couple d’honnêtes travailleurs victimes de ce drame sont des employés du quotidien L’Eclair Comtois qui réside à l’adresse du journal, 36 rue Mégevand.  Madame Conscience y est concierge et son mari est également au service de ce journal.

La responsabilité du chauffeur ne fut pas engagée puisqu’il avait « corné » et que sa vitesse était celle d’un « homme au pas ».  Il semble en fait que la voiture d’enfants se soit renversée lors de la descente du trottoir.

L'éclair Comtois de mai 1923

Article dans Le Petit Comtois du 26 Mai 1923

Donc la vitesse n’était pas la cause de cet accident épouvantable, comme ce sera le cas dans les décennies qui suivront !

Sources : Mémoirevive, ville de Besançon; Gallica BNF; M. Jean Pracht