Mutinerie dans l’armée allemande en 1942
Quelle a été son importance à Besançon ?
Les Chaprais ont-ils été témoins d’un début de mutinerie dans la Wehrmacht sous l’Occupation ?
Les Chaprais ont connu pendant quatre ans les affres de l’Occupation. Comme le reste du pays, le quartier bisontin a sombré dans les abîmes de cette période. Grâce aux travaux des historiens, des passionnés, les événements qui ont traversé le quartier et Besançon sont connus. Pourtant, des ombres subsistent sur cette époque. Parmi ce questionnement, des articles ont attiré l’attention de l’auteur. Découverte d’une enquête qui est loin d’être finie.
La presse anglophone, témoin d’une autre réalité.
Parmi les archives de guerre, la presse anglophone, plus particulièrement celle du Commonwealth est une source extrêmement intéressante. A une époque où les médias européens sont pour l’essentiel muselés ou collaborationnistes, les sources anglophones apportent des traces d’horreurs de l’Occupation y compris à Besançon. C’est le cas de l’internement de milliers de sujets de l’Empire dans le camp militaire de Vauban.
Une dépêche de la « British United Press », équivalent de l’AFP, annonce une information pour Besançon :
« Le correspondant de la British United Press à la frontière française rapporte que 62 soldats allemands, qui avaient tous servi sur le front russe, ont été fusillés à Besançon, où trois divisions se reposaient après leur retour de Russie. Les soldats de ces divisions sont arrivés à Besançon à moitié affamés, en haillons et épuisés physiquement et mentalement.
Il était évidemment impossible de les renvoyer chez eux sans leur permettre de se remettre. Des émeutes ont éclaté lorsqu’il a été annoncé que la division serait rééquipée et renvoyée au front. Le haut commandement a arrêté des centaines de soldats, dont une grande partie a été traduite en cour martiale, les 62 cas les plus graves ayant été sommairement fusillés »
La nouvelle se diffuse dans toute la presse anglo-saxonne. Mais elle n’atteint pas l’Europe. La presse suisse, pourtant publiée dans un pays neutre, n’en fait pas mention. La presse locale, comme le Petit Comtois, n’évoque nullement cette information. Du côté allemand, il n’y a pas de mention directe de l’événement. Aucun média ne parle de décès à Besançon ou dans des lieux qui auraient pu servir de théâtre à ce drame. L’auteur de cet article pense notamment à la propagande de la part de médias alliés. Alors est-ce qu’un tel événement a eu lieu ?
En recherche historique, il faut s’appuyer sur les certitudes pour bousculer les hypothèses. Ce qui est sûr est que Besançon a bien accueilli à la fin de 1941 un certain nombre d’unités allemandes qui sont arrivées en provenance du front de l’Est. Les troupes allemandes sont venues ici pour de multiples raisons : récupérer des premiers combats contre l’armée soviétique, se rééquiper, regarnir les rangs, s’entraîner également à opérer en altitude etc. Besançon, ville occupée depuis plus d’un an apparaît comme un endroit de repos. La Résistance, bien qu’existante, monte lentement en puissance. Un Foyer du soldat allemand est réservé au Casino
Un soldat allemand a dessiné sur le livre d’or le souvenir de son passage en 1941
Une opposition silencieuse
Pour chercher des traces des événements , il est nécessaire de consulter les archives locales : Les documents civils de Besançon restent muets pour ceux qui ont été consultés. Peut-être que des sources indirectes seront plus prolixes. Les traces militaires sont plus difficilement accessibles. Nous sommes dans l’attente de réponse de la part des autorités militaires allemandes.
Est-ce que cette histoire n’est qu’une fiction ? N’est-ce qu’une simple invention de la part de la « perfide Albion » ? Les premières lueurs arrivent cependant par l’entremise du personnel du Musée de la Résistance et de la Déportation.
Ils nous mettent sur la piste de la thèse magistrale d’Anne-Laure Charles sur Besançon pendant l’Occupation. Cette recherche permet de (re)découvrir des sources notamment les notes du receveur des Postes Albert Louis qui se trouvai à Battant. Ce dernier, bien informé, permet de découvrir la vie des soldats germaniques dans la cité horlogère. Louis remarque que les armées du Reich en repos à Besançon ont un moral très bas. A leur arrivée du front russe, à Besançon Viotte en novembre 1941, les membres de la Wehrmacht sont sous-équipés
Alors quand les officiers allemands annoncent à leurs subordonnés qu’ils vont retourner dans l’Est, les combattants font part de leur mécontentement à partir de fin janvier. Certains décident même de déserter,. Deux jeunes soldats allemands sont exécutés dans la citadelle de Besançon après avoir été repris en gare de Châlons-sur-Saône le 7 février. Ces deux jeunes avaient abandonnés leur uniforme. Or, la désertion est un châtiment qui mérite la peine capitale. Aux Chaprais, Albert Louis raconte qu’un capitaine pleure dans le restaurant de Jean Pinel (Le Nouvel Hôtel) en face de la gare Viotte.
Le fils de cet officier aurait été exécuté par l’armée allemande. Louis rapporte également avoir eu connaissance de l’exécution de « réfractaires » au départ vers la Russie.
Ces éléments interrogent : Tout d’abord les dates ne coïncident pas. D’un côté la presse britannique évoque des exécutions dès le début du mois vers le 12 janvier. Or, les soldats allemands fusillés l’ont été trois semaines plus tard. Dans ce contexte, difficile de voir comment les deux preuves sont directement en lien. Alors comment trouver des traces de ces soixante soldats condamnés à mort pour avoir refusé de repartir dans l’enfer soviétique ?
Un autre moyen est de chercher dans les archives allemandes. Comme rapporté précédemment, l’auteur a contacté les archives militaires germaniques dans l’espoir d’y retrouver des éléments probants. En parallèle, d’autres sources sont en ligne. Dans l’équivalent allemand de Gallica, de nombreux journaux allemands de l’époque hitlérienne ont été numérisé. Il est de toute évidence impossible de trouver des traces directes des exécutions. Imaginez l’impact sur la population civile allemande si elle apprenait que la « guerre civilisatrice » menée par le Reich en Russie débouchait sur la mort de soldats allemands tués sur ordre de tribunaux militaires allemands. Pourtant même censurée, une source peut apporter un faisceau d’indices.
C’est en ce sens qu’un avis de décès dans la presse allemande attire le regard.
Le décès du soldat Paul Marker survient alors que les unités allemandes quittent la région.
Son avis de décès traduit est le suivant :
« Loin de chez lui et de ses proches, disparu si soudainement et de manière inattendue, mon cher et bon mari, notre père dévoué, notre cher grand-père, beau-père, gendre, notre bon frère, beau-frère, oncle et cousin Paul Marker, sous-officier de la gendarmerie militaire, titulaire de la Croix d’honneur des combattants 1914-1918, est décédé à l’âge de 46 ans dans l’accomplissement fidèle de son devoir envers le Führer et la patrie. Dans une profonde douleur : Mme Maria Marker, née Martin ; Paulavan Triel, né Marker ; Erika Marker ; Hans van Triel ; la veuve Wilhelm Martin ; et les autres parents. Mettmann, Oberschwarzbach 75, Essen, Wülfrath, Velbert, Neviges. Hochdahl, Haan, 2 février 1942. Les funérailles ont eu lieu le 2 février 1942 au cimetière d’honneur de Besançon. Nous nous joignons à la famille pour pleurer la perte d’un collègue compétent et fiable. Il restera à jamais dans nos mémoires. Le directeur et les employés de la société Ewald Witte & Co. »
Cette disparition interroge. Comment cet homme a pu mourir seulement quelques jours avant le départ des premières unités pour le front russe ? Est-il décédé des suites de ses blessures ? Ou a-t-il été fusillé par les autorités allemandes ? La question demeure ouverte.
Au stade de cette enquête, il est possible de penser que des Allemands ont bien été exécutés pour avoir refusé de retourner sur le front russe. Mais ce nombre est-il comparable à ce qu’affirmaient les Britanniques ? Il est difficile pour l’instant de le confirmer. Seule la suite de cette enquête historique permettra de le découvrir.
Remerciements : Personnel du Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.
Sources :
Ashburton Guardian, 12 janvier 1942
The Sun, 12 janvier 1942
The Morning Bulletin, 14 janvier 1942
CHARLES (Anne-Laure), Besançon à travers la Seconde Guerre mondiale, Regards croisés franco-allemands sur une ville de zone interdite (1937-1948), Thèse sous la direction de Paul DIETSCHY, Besançon, 2021
iAshburton Guardian, Volume 62, Issue 77, 12 Janvier 1942, Page 3. Traduit de l’anglais.
iiVelberter Zeitung : Nevigeser Volkszeitung : Heiligenhauser Zeitung, 7 février 1942, p.8
La première photo est une photo d’illustration représentant des soldats allemands au repos durant l’occupation

