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Les boîtes à livres : qui et pourquoi ?

Les utilisateurs des boîtes à livres sont-ils des lecteurs comme les autres ?

Une enquête auprès des visiteurs des Rencontres à livres ouverts donnent quelques informations sur les pratiques de lecture à Besançon.
Les boîtes à livres municipales et d’autres sont nombreuses dans les quartiers de Besançon et dans les villages environnants.

boîte à livres

On voulait mieux comprendre cet usage relativement récent. On s’est adressé au service de la mairie qui s’occupe de leur implantation. Cela ne relève pas de la culture, mais de la Démocratie participative. Cela relève d’une initiative citoyenne. Dans ce service, une seule personne est chargée de cette question. Invitée à participer à un débat, elle a finalement décliné l’invitation après consultation de ses supérieurs. Aucune étude n’aurait eu lieu à ce sujet donc on ne pourrait rien en dire à part rappeler ce qui est publié sur le site web de Besançon : la carte des implantations et la charte. voici un extrait :

Des boites à livres dans les quartiers de Besançon !

Nées d’une initiative citoyenne, des boîtes à livres sont installées depuis mars 2018 dans les quartiers de Besançon pour favoriser le partage de savoir, la lecture, et le lien social.

localisation des boîtes à livres aux Chaprais
Aux Chaprais, il n’y a que 3 boîtes à livres « officielles »

Place Flore, au parc des Chaprais et devant le Nouveau Théâtre . En réalité, il y a d’autres localisation comme à l’ASEP rue Résal

Charte d’utilisation des boîtes à livres de la Ville de Besançon

  • Le principe des boites à livres est de déposer, emprunter, lire, conserver ou rapporter un livre, dans n’importe quelle boîte de la Ville,
  • Les boites à livres sont aussi bien destinées aux adultes qu’aux enfants,
  • Il est préconisé de ne pas déposer un nombre trop important de livres à la fois
  • Les livres déposés doivent être en bon état,
  • Tout ouvrage à caractère religieux, prosélyte, raciste ou pornographique sera retiré.
  • Les petits mots placés dans les ouvrages visant à faire partager ses émotions sont les bienvenus.

L’enquête sur l’utilisation des boîtes à livres et au delà sur les pratiques de lecture ne consistait pas à faire un sondage d’opinion qui n’aurait pas pu être réalisé sur un échantillon représentatif. Il s’est agi d’une enquête à exigence scientifique en comparant deux ensembles de personnes : ceux qui utilisent beaucoup ces boîtes à livres et ceux qui ne les utilisent pas du tout. Il s’agissait de tester quelques hypothèses

Voici un résumé de quelques observations

pratiques de lecture Boîtes à livres

Les gros utilisateurs des boites à livres sont très majoritairement de gros lecteurs. Leur proportion est 3 fois plus forte que chez les non utilisateurs
S’ils utilisent les boîtes à livres, c’est qu’ils lisent, mais parmi les non utilisateurs, la proportion de non lecteurs est moitié moindre.

Utiliser les boîtes à livres se fait il à la place, en concurrence avec la médiathèque ?
En réalité, c’est surtout (près de la moitié) chez les non utilisateurs de boîtes à livres qu’on utilise pas non plus les services de la médiathèque.
Signalons que beaucoup de personnes interrogées avouent aller moins souvent à la médiathèque depuis la crise sanitaire du Covid.
De la même façon, ce sont chez les non utilisateurs des boîtes qu’on trouve le plus de personnes n’ayant acheté aucun livre depuis un an : 30 % Alors que l’utilisation intensive des boîtes à livres n’empêche pas d’acheter des livres. Pour en déposer, il faut en avoir acheté.



Une question se pose : quels livres trouve-t-on dans les boîtes ?

La boîte à livre sert à se débarrasser de livres qui encombrent. Donc moins intéressants ? Pourquoi dépose-t-on des livres ? généralement quand on en a trop, et ce sont les moins intéressants qu’on dépose. Donc la qualité est rarement bonne, mais les attentes étant diverses, on peut aussi trouver des pépites !

Qui utilise les boîtes à livres ?
surtout les femmes qui sont aussi les plus nombreuses à lire beaucoup. Alors que les hommes sont deux fois plus nombreux parmi les non utilisateurs. Très peu de jeunes utilisent les boîtes à livres.
Si la majorité des utilisateurs de boîtes à livres déposent et empruntent, c’est parmi les utilisateurs occasionnels qu’ on trouve une proportion non négligeable (44%) de personnes qui ne font que déposer sans jamais emprunter.

En simplifiant, le profil d’une personne utilisant intensément les boîtes à livre :
c’est une femme, retraitée qui lit beaucoup, qu’elle dépose ou qu’elle emprunte, cela ne l’empêche pas d’acheter des livres en librairie.

Et les actifs ?


Les personnes exerçant une activité professionnelle, ayant pris le temps de venir aux Rencontres à livres ouverts sont à 76 % des femmes, qui lisent beaucoup (47 %) mais qui utilisent peu (53%) les boîtes à livres. En revanche, ce sont elles qui utilisent le plus Internet.

La pratique de lecture actuellement la plus fréquente ( numérique) n’a pas fait l’objet de l’enquête. On ne sait pas si les utilisateurs des boîtes à livres sont des résistants aux algorithmes qui obligent insidieusement chaque internaute et surtout chaque membre de « réseau social » à lire toujours la même chose.


En conclusion, il ne semble pas que les boîtes à livres révolutionnent les pratiques de lecture.
En général, cela reflète les autres pratiques de lecture. Heureusement pour les libraires, l’utilisation de la seconde main ne va pas à l’encontre des achats de livres neufs.

En réalité, des enquêtes ont bien été réalisées ailleurs, par l’université de Lorraine notamment.

Quel public ?

  • Un public essentiellement féminin : 81%
  • Peu de jeunes : 7% ont moins de 25 ans
  • Les 35-64 ans constituent le cœur des publics des boîtes à livres (60 % du total)
  • Les 3/4 sont diplômés du supérieur
    • 37 % n’empruntent jamais en bibliothèque
    • 6 % n’achètent jamais de livres neufs
    • 18 % ne font ni l’un ni l’autre ou seulement très rarement
  • Des urbains (boites à livres > jardins et parcs des villes)
  • Les 3/4 des utilisateurs déposent et trouvent des livres :
    • quête de soi et quête du partage
    • souplesse dans l’utilisation (accès rapide et facile)

Source : Claude Poissenot. Qui sont les publics des boites à livres ? The conversation. 31/01/2024


Les conclusions mettraient en évidence de grandes qualités (avec le jargon à la mode)

Voici par exemple l’interprétation de Livre Hebdo

L’installation et la persistance des boîtes à livres correspondent à un rapport renouvelé au monde et aux autres, comme le révèle une récente enquête. Nos contemporains aspirent à leur autonomie. Ils sont à l’affût de tout ce qui leur permettra de construire leur propre monde et de se définir comme des personnes. Le numérique a su leur proposer un univers de choix, d’abondance de contenus, de disponibilité, d’expression de soi, le tout tenant dans une poche. Les boîtes à livres peuvent être vues comme la transposition dans le monde réel et matériel de la même aspiration. En quoi, soutiennent-elles l’autonomie de leurs publics c’est-à-dire leur possibilité de construire un monde à eux ?

Accessibilité

Les boîtes sont ouvertes en permanence et laissent à l’usager la totale maîtrise des moments de ses visites. Nulle porte à pousser pour découvrir les collections, l’espace public est leur cadre dans sa neutralité et sans une institution qui préempte une partie de sa signification. Les livres sont offerts au milieu d’autres propositions : une place, un café, un parc, etc. De ce point de vue, elles ressemblent plus au rayon livre d’un supermarché ou à un temple profane dédié à la lecture qu’à une bibliothèque ou une librairie. 

Pas de contraintes

L’accès au livre ne demande aucune contrainte autre que celle de venir sur place, les boîtes à livres étant le plus souvent à proximité des usagers. L’interaction avec les livres se fait sans intermédiaire. Misanthropes et timides n’ont pas même à saluer le personnel… L’absence de contraintes permet aussi d’échapper à une procédure d’inscription ou à un paiement.

Gratuité

Quand il suffit de se servir, choisir un livre porte moins à conséquences. La lectrice (les femmes sont plus nombreuses que les hommes) peut s’autoriser des expériences de lecture inédites. Ce serait la même chose pour les jeunes mais ils sont moins attirés par les boîtes… La gratuité crée les conditions économiques du surgissement immédiat d’un texte dans une vie personnelle.

Un usage personnel

Cette liberté d’accès ouvre la voie à un usage personnel, c’est-à-dire en dehors d’un accompagnement. Les enfants peuvent s’affranchir de leurs parents, les conjoints de leur conjoint, les amis de leur bande, etc. Ainsi dépouillé de leurs appartenances, les lecteurs peuvent découvrir des livres, explorer des sujets, entrer dans des univers qu’ils choisissent comme leur.

Aux plaisirs de Serendip

Au gré des dépôts et des prélèvements, les rayons de la boîte changent régulièrement de façon imprévisible. Et c’est justement ce qui fait le plaisir de nombre d’usagers. Leur visite est motivée par la possibilité de dénicher une « pépite » dont la valeur peut être économique (pour les rares mais décriés prédateurs) mais aussi personnelle (souvenirs d’un lieu, d’une personne, d’un auteur, etc.). 

Relations entre égos égaux

Les visiteurs se succèdent sans hiérarchie. Chacun a les mêmes pouvoirs. Et, dans cette relation d’égalité, les visiteurs échangent entre eux à travers les livres qu’ils déposent et ceux qu’ils prennent. Ils donnent à voir une partie d’eux-mêmes. Des complicités et des divergences émergent et sont perçues le plus souvent de façon asynchrone mais aussi parfois en direct. Et c’est ainsi que peuvent naître des échanges ou se creuser des silences : c’est depuis la personne (entre ouverture et fermeture) que s’apprécie la possibilité de la relation. 

Faire société

Le partage d’un même espace public, d’une même pratique (la lecture de livres), quand bien même il révèle des différences, participe de la construction d’un lien entre citoyens. Par-delà ce qui pourrait les séparer, ils sont rassemblés par l’éventualité même d’une divergence. Le lien social n’est pas donné, il se construit dans cet espace public et, de façon plus ou moins consciente, les visiteurs des boîtes à livres apprécient d’y participer.

Les boîtes à livres entrent en résonance avec la manière dont nos contemporains se pensent et perçoivent le monde. Elles incarnent une forme de revendication pour une horizontalisation des rapports sociaux. Les librairies et les bibliothèques ne sont pas le seul moyen d’accéder aux livres. La « souveraineté sur soi » (D. Martuccelli, 2002) passe aussi par ce dispositif modeste qui témoigne de la recherche d’un lien social concret, électif, réversible et nourri par la singularité de chacun. On peut penser que toute évolution de l’offre des librairies et des bibliothèques allant dans cette direction trouvera dans la population un intérêt, une adhésion. Les boîtes à livres sont moins des concurrentes qu’une sorte de révélateur d’attentes de la part des lecteurs.


Et vous ? que faites-vous ? Pourquoi ? vous pouvez répondre à chaprais@gmail.com

Voici quelques commentaires publiés sur Facebook

Intéressante enquête. J’aurais aimé que soit abordée la rumeur selon laquelle certains prennent les livres pour les vendre d’occasion sur internet ou ailleurs. Cela m’a refroidie et j’ai envisagé mettre sur le revers de la première couverture, « livre remis en boite à livres le… », tant j’ai pu constater le vide de certaines boites (j’utilise celle de la Place Flore) alors que deux jours avant elle était pleine. Personnellement, je mets des livres neufs, après lecture, des romans, et des revues, notamment la revue L’Histoire, même des anciens numéros datant de quelques années. Oui, ainsi, je fais un peu de vide chez moi. Je prends rarement des livres en prêt, cela ne m’est arrivé que deux ou trois fois,et je les rends, après un temps plus ou moins long, ne les lisant pas en priorité, alors que je devrais le faire pour accélérer le turn over, le roulement, en bon français, fondement de l’esprit d’échange des boites à livres. Elisabeth Depasse

Pareil ! Je dépose toujours mes livres place Flore mais souvent lorsque je reviens de ville ils sont déjà partis . je préfère penser qu’on les a trouvés suffisamment intéressants pour être lu
Nicole Malaure

Quelle est l’origine des boîtes à livres ?

Il semblerait que les premières boîtes à livres soient apparues en Europe à Graz, en Autriche, en 1991, sous le vocable de « bibliothèques ouvertes » (die offene Bibliothek), dans le cadre d’un projet artistique mené par deux artistes Clegg & Guttmann.  Le concept de Give-box. boîte à donner , a été inventé à Berlin en 2011 par Andreas Richter. Elles se sont développées aux Etats-Unis dans les années 2000, puis en France dans de nombreuses villes et villages.

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