Sabotage chez LIP à la Mouillère, le 13 juillet 1942

A – Le Saboteur et le groupe organisateur du sabotage

             Photo de la fausse carte d’identité de Pierre Georges de juillet 1942 : faux nom Pierre Bordeaux

   Le saboteur, en juillet 1942 le  capitaine Henri est, à l’état civil, Pierre Georges (1919-1944), le glorieux colonel Fabien. Il reçoit l’ordre du comité national des F.T.P. de développer des groupes d’action dans le Doubs. Il quitte Paris le 8 mars et à partir du 15 mars, Henri commence à rassembler le groupe d’action du Pays de Montbéliard  pour des sabotages et attentats. Il  y effectue avec quelques membres de ce groupe 4 opérations de vol (tampons et cartes d’alimentation) et de sabotages (pylônes électriques à haute tension et voie de chemin de fer) entre le 24 avril et début mai. Il prend aussi des contacts avec des militants à Besançon, parmi lesquels des ouvriers horlogers.

Pierre  Georges en curé

              Fabien dans la clandestinité : ici, déguisé en curé (photo Humanité)

  Le 15 avril 1942, il rencontre  Pierre Villeminot (1913-1945), le lieutenant Noël, chez celui-ci à Clerval. Ce dernier, depuis la fin de l’année 1941, a formé un petit groupe de patriotes qui s’est constitué un stock d’armes caché dans la Grotte de Cäly à Clerval. De cette rencontre nait la Compagnie F.T.P. « Valmy » et le groupe de Clerval constitue l’ossature des « légaux ». Début mai, Henri juge plus prudent de s’éloigner du Pays de Montbéliard et gagne le canton de Clerval où les « volants » s’installent dans une ferme abandonnée à L’Hôpital-Saint-Lieffroy.

Il s’intéresse alors à Besançon et à partir du 25 mai, 4 attentats visant des objectifs idéologiques y ont lieu. Puis Henri et le groupe passent aux sabotages.

B – L’Objectif du sabotage : l’usine de la Mouillère

                Comme pendant la Première Guerre Mondiale, la Société Lip SA d’Horlogerie participe à l’effort de guerre à partir de 1938 et fabrique pour l’armée des chronomètres télémétriques pour les artilleurs, des  instruments de mesure pour D.C.A. Pendant l’Occupation, 160 salariés fabriquent dans l’usine de La Mouillère des montres, des temporisateurs et des anémomètres d’aviation, des systèmes mécaniques de précision pour fusées destinés aux matériels militaires du Reich. Des productions pour la marine allemande y sont également élaborées. Parallèlement, de l’outillage est aussi produit à la Mouillère, puis est envoyé en Allemagne.

                C – La Préparation du sabotage

                1 – Les Lieux

                À l’est de Besançon, à la Mouillère, Rue des Chalets, la nouvelle usine édifiée sur deux étages est inaugurée en mai 1907. Les ateliers disposent du chauffage central et les machines sont mues à l’électricité, ce qui constitue, pour l’époque,  deux innovations importantes.  L’usine de la Mouillère est agrandie une première fois en 1911. En 1931, il faut encore agrandir l’usine en continuant d’y adjoindre des bâtiments ou en achetant les différents pâtés de maisons situés à proximité.

usine Lip rue des Chalets

Usine Lip rue des Chalets

Où est située la Rue des Chalets dans le quartier de La Mouillère ?  Sur le plan d’un guide touristique de Besançon, le capitaine Henri localise l’usine précisément.

Quels bâtiments, proches ou plus éloignés, sont utilisés par l’Occupant, et quels services ou troupes y logent ? Au Casino de Besançon, Rue de la Mouillère, de l’autre côté de la rue par rapport à la Rue des Chalets, est installé depuis le 1er mai 1941 le  Soldatenheim = Foyer du Soldat. Entre l‘Avenue Fontaine-Argent et la Rue des Docks le long de la Rue Beauregard, côté opposé à la Rue des Chalets, se trouve le Parc à fourrage ou Parc militaire de matériel avant 1939, sous l’Occupation, les Allemands y construisent une grande piscine. Quelques hommes y stationnent. Avenue Fontaine-Argent, l’Ecole Saint-Joseph est transformée en hôpital militaire. En face de la Gare Viotte, dans l’hôtel de Lorraine sévit la Sipo-SD, service de police nazie qui combat la Résistance.

D’autre part, le commissariat de police du 3éme arrondissement de Besançon pour l’Est de la ville est installé 16, Rue de La Liberté, à 300m de l’usine Lip.

Non seulement le repérage précis des lieux est nécessaire, mais il faut aussi établir l’itinéraire pour arriver jusqu’au lieu le plus adéquat pour accéder à l’usine, et, l’opération exécutée, trouver le chemin de repli pour s’éloigner le plus rapidement possible, et différent du chemin de l’aller.  Le capitaine HenriArlette (Andrée Georges (1918-2006), la femme d’Henri), le lieutenant Noël ont effectué des repérages des lieux et des trajets et définir leur stratégie et évaluer les obstacles possibles à la réalisation du sabotage.

2 – Les informateurs

Plusieurs ouvriers de l’usine, adhérents ou proches de la CGT et du Parti communiste avant guerre, ont apporté des informations concernant la situation de l’usine aux Chaprais et concernant le lieu précis de l’outil ou de la machine industrielle à saboter pour provoquer le plus de dégâts possibles. Est-ce que Colette Zingg (1908-2007), ouvrière à l’usine Lip de la Mouillère, et militante des Comités Populaires Féminins à Besançon, fut l’un de ces informateurs, avant son arrestation le 13 juin 1942 ?

Colette Zingg

 Colette Zingg (2° à partir de la droite)

                D – L’Exécution du sabotage

L’objectif est choisi, le transformateur électrique qui alimente toute l’usine et chaque machine en énergie électrique. Ainsi, toute la production sera arrêtée d’un seul coup, afin de paralyser au moins momentanément ces fabrications destinées à l’armée allemande. Le commandant Henri sait où il est placé dans l’usine : dans un local fermé par une porte situé dans la cour de l’usine. Est-il allé sur place pour repérer les lieux ?

                Le 13 juillet 1942 au soir, par un trajet que nous ne connaissons pas, l’opération est exécutée. Arrivé sur place Rue des Docks à vélo, Henri y va seul ; le lieutenant Noël, Pierre Villeminot, Ferdinand Kachler, Georges Ruel, les autres l’attendent en couverture. Là, ce mur, c’est l’usine LipHenri saute le mur, une grille ensuite, traverse la cour, puis une porte encore à forcer. La nuit n’est pas encore tombée. Une fois la porte forcée, voilà le transformateur. La bombe à ailettes, le détonateur fabriqué avec un mouvement horloger, la mèche lente, un vulgaire lacet de chaussure, mais qu’importe, ce système en vaut un autre…. Dans quelques minutes, le transformateur va sauter. Henri referme la porte, gagne la cour, atteint la grille, puis franchit le mur, rejoint ses camarades en couverture, reprend son vélo et tous s’éloignent. Ils entendent l’explosion. Allons, cela marche, on a réussi. On en parlera demain (le 14 juillet).

Peuple Comtois janvier 45

 Article paru le 20 janvier 1945 dans Le Peuple Comtois hebdomadaire régional communiste

                F – Conséquences pour le saboteur et le groupe

Dans la semaine qui suivit le sabotage, accompagné d’Édouard Griesbaum, Henri remonte sur Belfort, chez Fridelance. Il voit Philippe (Roger Bourdy (1907-1944), le responsable de la 21e région des F.T.P. Le coup Lip a fait du bruit.

Au lendemain de l’attentat, le préfet du Doubs, René Linarès et le maire de Besançon, Henri Bugnet signent conjointement un Avis à la population publié dans Le Petit Comtois du 15 juillet. Il y est indiqué que le couvre feu a été instauré, par les autorités d’occupation à 22 h tandis que les cafés, les restaurants et les salles de spectacles fermeront à 21h 30  Cet avis est suivi d’un communiqué du préfet du Doubs qui offre la somme de vingt-cinq mille francs à qui fournirait des renseignements permettant l’arrestation de ce groupe de « terroristes ». Cette offre est renouvelée dans l’édition du journal le 21 juillet 1942.

Avis 15/7/42

             Le Petit Comtois 15 juillet 1942

   Quant à Henri et à ses camarades de la compagnie Valmy, ils se lancent maintenant dans de véritables opérations militaires.

Le 7 octobre 1942, une embuscade est tendue au sommet de la côte de Mamirolle par Henri, sa femme Andrée Georges, Griesbaum, Metrinko, Kachler, Ruel… À la grenade, Henri attaque la voiture attendue : celle du commandant allemand du camp de Valdahon. Les F. T. P. ouvrent le feu : un des occupants est tué, les autres blessés, s’enfuient à travers bois. Des armes et des documents sont récupérés dans la voiture détruite.

Toutes les forces de répression – la Gestapo de Dijon, commandée par le SS Speiffer, les Brigades Spéciales du commissaire Marsac, la gendarmerie – sont sur la piste d’Henri et de ses camarades. Le 15 octobre,  Pierre Villeminot, est arrêté à Clerval. C’est le début du démantèlement de la Compagnie ValmyHenri, avec Édouard Griesbaum, Ferdinand Kachler, Alexis Metrinko et Georges Ruel se réfugie dans les bois à Fontaine-les-Clerval, au lieu dit « Le Creux de l’Alouette »… Mais un agriculteur du voisinage, nommé Curty, tenté par la prime élevée promise pour sa capture, a prévenu les gendarmes…

Le 25 octobre 1942, tôt le matin,  cinq gendarmes débouchent du couvert. Ils ouvrent le feu en criant : « Haut les mains ». En quelques secondes, avant qu’ils aient pu se saisir de leurs armes, tous les patriotes sont blessés.

            Georges Ruel a deux balles dans le ventre et dans la cuisse, Ferdinand Kachler une dans l’épaule et une au bras ; Alexis Metrinko une dans le pied et Henri une dans la tête ; entrée dans la tempe droite, elle est ressortie au dessus de l’œil gauche. Henri et Alexis ont cependant réussi à se  jeter dans le fourré et à échapper.

                Édouard Griesbaum résiste avec une force herculéenne à trois gendarmes qui lui passent les menottes. Il ramasse sa veste et, avec ses deux mains entravées, il réussit à prendre son révolver et tire. Les gendarmes répondent. Édouard est atteint au ventre. Il a cependant pu bondir dans un buisson et se sauver. Alexis Metrinko est repris dans la soirée. Édouard Griesbaum, les intestins perforés,  un rein atteint, ira mourir deux jours plus tard près d’une ferme où il savait pouvoir trouver refuge sur la commune de L’Hôpital Saint-Lieffroy (25).

Quant à Henri, passant d’une maison amie à une autre jusqu’à la guérison de ses blessures, il rejoint Paris. Il est arrêté le 30 novembre 1942 par la police française dans une rafle au métro République. Livré aux Allemands le 5 décembre, il est d’abord incarcéré au Cherche-Midi, puis à Fresnes. Arlette est arrêtée le 15 décembre dans leur domicile clandestin à Paris. Le 28 janvier 1943, ils sont transférés à la prison de Dijon afin de clore l’instruction sur leur activité en Franche-Comté. Le 2 mars suivant, ils sont transférés, avec 13 FTP de la Compagnie Valmy au Fort de Romainville. Il s ‘en évade fin  mai 1943. Tous les autres ainsi qu’Arlette sont déportés. 10 d’entre eux mourront dans les camps ou juste à leur retour.

Pierre Georges = colonel Fabien FTP

            Ayant repris contact avec les FTP, il est d’abord en Haute-Saône responsable de plusieurs départements. Il assure ensuite des missions dans le Centre-Ouest et les Pays de la Loire, enfin dans le Nord-Pas de Calais. Il est en Bretagne en mai 1944.

Nommé responsable du sud du département de la Seine par le Comité Militaire National FTP, il est à Paris fin juin ou début juillet 1944 et compte parmi les acteurs de l’insurrection parisienne (19-25 août 1944).

Paris libéré, Fabien forme avec un millier de FTP environ une colonne, sous-équipée et mal préparée à la guerre classique, qui rejoint l’armée Patton et devient Groupe Tactique de Lorraine. Cette formation est engagée dans la campagne d’Alsace lorsque, le 27 décembre 1944, à Habsheim (68), près de Mulhouse, Fabien se tue accidentellement en manipulant une mine. Cinq autres militaires sont tués par l’explosion.

Colonel Fabien par Ouzoulas

                G – Conséquences pour l’usine de la Mouillère

Le transformateur mort, il fallut en chercher un autre à Dole. Les ingénieurs allemands poussèrent les réparations pour limiter le temps d’arrêt. Le lundi 15 juillet, le travail reprend comme avant. Il y a cependant quelque chose de nouveau, les ouvriers en parlent. Les vestiaires se remplissent d’appels, de tracts.

        Sources : documents, ouvrages et articles du Musée de la Résistance et de la Déportation

                                               Bernard Carré

 

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