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La photo de Rose, symbole de la guerre et de l’aide américaine


The little girl, des Chaprais à Washington : une communication récupérée ?



Pour tout historien ou passionné désirant étudier le passé des Etats-Unis, la bibliothèque du Congrès constitue sans aucun doute l’un des plus passionnants endroits où chercher des archives en libre accès.

Au sein de ces sources, la photo d’une petite fille prise en 1919 attire l’attention.

Rose Pernin orpheline

Cette jeune fille, Rose Pernin habite au moment de la prise de la photo au 18 rue de Belfort à Besançon. Comment Rose s’est-elle retrouvée sur une photo à Washington DC ?

Photo d'un char américain au croisement de la rue de Belfort et de la rue du Chasnot
25 ans plus tard, un char américain au bas de la rue du Chasnot devant le 18 rue de Belfort

Pour cela remontons dans la vie de Rose. Elle est née dans ce même immeuble le 2 avril 1912. Son père, Jean-Baptiste a trente ans. Originaire d’Avanne, il est employé de commerce. La mère de Rose, Marie Valentine Rueff est pour sa part née à Besançon et a vingt-cinq ans. Les premières années de la jeune Rose sont ordinaires en compagnie de son frère Jean-Pierre mais la Première Guerre mondiale vient perturber cette vie de famille.

Le père, Jean-Baptiste Pernin est mobilisé dès août 1914, il parvient à survivre jusqu’en août 1918. Dans la nuit du 11 au 12, un violent bombardement à Pierrefonds (Oise) tue le bisontin à l’âge de trente-sept ans. La région fait l’objet de violents combats entre des Allemands qui tentent de prendre le dessus et les Alliés qui reprennent l’initiative après des mois de recul. La disparition de Jean-Baptiste est d’autant plus cruelle pour les Pernin que la famille s’est agrandie avec un nouveau garçon Georges, né en novembre 1916.

A la disparition de Jean-Baptiste, ses enfants sont adoptés par la République en vertu d’une loi de 1917 qui crée le fameux statut de « Pupilles de la Nation ». Ce statut assure un certain nombre d’aides aux orphelins jusqu’à l’entrée dans la vie active. Rose et ses frères en bénéficient mais la fratrie va bénéficier d’un coup de main supplémentaire : l’armée américaine.

Les États-Unis sont entrées en 1917 dans le premier conflit mondial. Des centaines de milliers de troupes ont débarqué en France apportant des éléments de culture (musique) mais également la Grippe espagnole… Ils possèdent, comme leurs homologues des autres armées, une immense côté de popularité auprès des populations civiles. Dans ce contexte, l’armée américaine va chercher à réaliser des opérations de communication et de solidarité avec les populations locales.


Affiche de recrutement américaine, Smithsorian American Art Museum

A ce titre, de nombreux enfants français vont être parrainés par les structures militaires du Nouveau Monde poursuivant un mouvement entamé par des structures privées anglo-saxonnes et la Croix Rouge dès 1914-1915. Les enfants soutenus vont notamment bénéficier d’aides financières et/ ou d’un soutien matériel. Des liens seront directement établis avec des unités militaires. Rose et d’autres bisontins, qui sont placés sous le parrainage du 306th engineer company, en bénéficient. Au-delà de ces aspects, ce sont aussi des soldats américains qui donnent directement de leur argent pour les orphelins. Le Petit comtois du 24 septembre 1917 publie un article en anglais remerciant directement les soldats de l’Oncle Sam pour avoir versé la somme de 1125 francs au profit d’une association d’orphelins de Franche-Comté. Il est aussi probable que certains pupilles bisontines ont eu des contacts avec les soldats américains tant ces derniers étaient présents à Besançon. Qu’il s’agisse d’un parrainage institutionnel ou plus personnel, le soutien américain montre également les liens internationaux que provoquent le premier conflit mondial.

Article du Petit Comtois, probablement un des premiers de langue anglaise dans la presse comtoise

La dynamique va parfois plus loin, une trentaine d’orphelins français et belges auraient même été adoptés légalement par des parents états-uniens. Mais cette logique de parrainage s’inscrit dans un cadre de plus en plus important de l’utilisation de l’image. En mettant en valeur ses orphelins, la France attire la sympathie des Neutres et des pays entrants après 1914 dans le conflit comme les États-Unis. Les orphelins sont utilisés pour renvoyer une nouvelle fois l’ennemi allemand dans une forme de barbarie, de criminalité. S’il y a des orphelins en France, c’est à cause de l’adversaire germanique qui tue civils et militaires français, c’est le message que l’on espère transmettre au travers des orphelins. Cette stratégie annonce cependant un état d’esprit actuel, celui de l’importance de l’image.

En ce sens, les autorités françaises vont laisser des photographes américains écumer le pays en 1919 pour prendre le portrait des centaines d’orphelins parrainés par les institutions états-uniennes.

Selon toute vraisemblance, trois enfants bisontins ont été pris en photo (dont Rose) via un photographe de la Croix Rouge américaine :

Roger Euscheler (1909-1973), résidant au 6 chemin de Chaudanne (et qui porte très probablement un uniforme américain en miniature)
American National Red Cross photograph collection (Library of Congress)





  • Albert Dumortier (réfugié nordiste ou belge?), résidant à Casamène à la Maison Dromard (manufacture de tissus)
    American National Red Cross photograph collection (Library of Congress)

Ces visages font partie des 986 000 orphelins français de la Première Guerre mondiale.

La logique de la communication visuelle n’est cependant pas que l’apanage des Français. Du côté américain, la réalisation de ces photos répond également à une construction que l’on pourrait qualifier de « l’investissement du don ». En prenant en portrait ces enfants, les Américains peuvent trouver, justifier une raison symbolique pour lesquels ils sont intervenus dans un conflit européen. Le don du sang réalisé par plus de trois cent mille militaires US trouve ici un justificatif religieux. Dans un pays encore très isolationniste, marqué par la doctrine Monroe («  L’Amérique aux Américains »), la diffusion de ces portraits renforcent la dimension messianique, religieuse de l’intervention. L’Amérique, pieuse, fondée par des religieux est entrée en guerre pour un combat juste, contre un ennemi (L’Allemagne) qui a rendu des enfants orphelins, une sorte de représentant du Mal. Ce fondement religieux est illustré dans le discours réalisé par le président américain Wilson en 1919 devant le Sénat Américaini.

Mais également, ces images permettent aux donateurs de voir des visages qui ont bénéficié de leur argent. Le petit Roger Eushler, en tenue américaine, est malgré lui le symbole de cette réalité. Bien qu’il ait été habillé ainsi simplement pour l’occasion par sa mère, le jeune enfant apparaît icicomme étant choyée grâce au don américain. Le meilleur des remerciements apparaît dans l’image au travers de la tenue.

Ce contexte de communication franco-américain n’est cependant pas unique dans l’Histoire mais en partant du cadre des Chaprais, il est possible de mettre en exergue comment une simple photo renvoie à des stratégies de communication mondialisée et militarisée.

Pour sa part, Rose la chapraisienne, qui a encore sa mère en 1919, reste à Besançon. Elle devient horlogère et vit en Algérie durant la Seconde Guerre mondiale. Elle disparaît précocement au même âge que son père en 1949 sans laisser visiblement d’enfants et en étant revenu sur sa terre natale.

Sources :

Registre des naissances, 1912 1E916 Mémoire Vive patrimoine numérisé

Registre militaire, 1901, Volume 2, nos 501 à 1000, 1R771, Archives départementales du Doubs

Les Américains à Besançon, échanges et problèmes in Besançon, Hier et Aujourd’hui

MOTICH Elisabeth B., Orphans of the front in World War 1 in rememberingww1, https://rememberingwwi.villanova.edu/orphans/?testvufw=1

Le Petit comtois, 24 septembre 1917

Chemin de Mémoire.

Arbre généanet de Roger Chipaux

Marie Beauchamp, La participation des Etats-Unis à la première Guerre Mondiale : « The Remaking of America », La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 22/02/2026. URL: https://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/la-place-des-etats-unis-dans-le-monde/la-participation-des-etats-unis-a-la-premiere-guerre-mondiale

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