La folle équipée de M. Henri Mathey : la débâcle allemande…

Après trois mois passés à Lisbonne, dans l’attente d’un bateau pour l’Angleterre, M. Henri Mathey, alias Harry Stevenson, rejoint un port écossais, puis Londres où il est incorporé sous son vrai nom dans les Forces Françaises Libres, armée de l’air, en compagnie de son copain Pierre Pierre qui l’a incité à choisir cette arme…Voici donc le dernier article qui clôt le récit de M. Henri Mathey paru dans la revue Icare.

 » La débâcle allemande

Nous sommes en avril 1945. Les armées soviétiques progressent, notre camp est évacué en train, puis à pied, en direction de l’Ouest. Bientôt notre cohorte fantomatique harassée s’étire en une longue colonne. Au fil des kilomètres parcourus, – quelques centaines au moins-, des soldats de la Wehrmacht, les uns montant au front, les autres battant en retraite, se mêlent à nous, ainsi qu’aux civils fuyant l’avance russe, le tout dans un désordre dantesque, comparable à la débâcle française de 1940. Dans un camp de transit je croise Scitivaux du Groupe 340 abattu le 10 avril 1942.

 

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 Philippe de Scitivaux (1911-1986) Compagnon de la Libération.

Evadé en février 1945 arrivera à Paris le mois suivant (souce wikipedia DR)

Je voyage dans le même wagon de marchandises que lui, puis nos chemins se séparent. Des semaines d’errance, et c’est Nuremberg pour un bref séjour où je rencontre furtivement Boudier abattu par …un Thunderbolt américain avant un nouvel exode vers l’Est pour fuir, cette fois, l’avance américaine.

 

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Michel Boudier (1920-1963) Compagnon de la Libération

Groupe Alsace : 8 victoires aériennes. Libéré par l’avance des alliés le 29 avril 1945 ( source wikipedia)

Nouvelle évasion…enfin les Américains

L’étau allié se resserre. Dans nos rangs circule une rumeur inquiétante : nous allons être dirigés vers « l’Alpenfestung », un ultime réduit des Alpes bavaroises, non loin de Munich, où d’après Goebels des fanatiques retranchés dans des blockaus et dans des usines souterraines, fabriquant des armes secrètes, se préparent à une lutte désespérée.

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Otages, nous ferions l’objet d’un épouvantable marché. En compagnie de Deleuze, un autre aviateur français rencontré au hasard de notre longue marche, je décide de m’évader et de rejoindre en 3 ou 4 jours, et un peu de chance, les lignes américaines qui ne doivent pas être loin.En fait nous avons marché de nuit dans la campagne, vivant de nos maigres ressources, 10 nuits très précisément. Epuisés après avoir parcouru 130 à 140 km, nous nous traînons, les bruits de la bataille se sont rapprochés, mais nous désespérons de pouvoir jamais rencontrer les Américains.

Au matin du 10° jour, après une nouvelle nuit de marche, cachés dans un bois, avant l’aube, nous nous reposons et entendons le cliquetis des chenilles, le vacarme des moteurs de nombreux chars. – « Les Allemands sont encore forts » dis-je avec dépit à Deleuze. Je me dirige à l’orée du bois…Surprise : les chars, halftracks, camions et véhicules divers qui défilent à quelques centaines de mètres de moi sont tous frappés de l’étoile blanche. « Les Américains! ».

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 Halftrack

Nous courons, Deleuze et moi, à leur rencontre. Les GI nous braquent. Effrayés nous levons les bras et nous expliquons : « nous sommes des pilotes anglais évadés » « OK, get up » « Montez ». Et nous voici embarqués avec une unité avancée de l’U.S. army que nous allons, bien contre notre gré, accompagner dans son attaque. Les Américains, à côté des munitions, transportent des centaines de bouteilles d’alcool de toutes provenances. Ils sont passablement excités…A l’approche d’un village, nous essuyons quelques tirs ennemis. La riposte est foudroyante; la colonne stoppe, se déploie, et déverse sur le peit village un déluge d’obus et de mitraille. Me voici pour la seconde fois, plongé dans l’enfer d’une bataille terreste. La traversée du village est hallucinante : ce ne sont que décombres, cendres fumantes, véhicules encore enflammés. Pas âme qui vive…On distingue des drapeaux blancs aux fenêtres; on louvoie parmi des corps inanimés, des cadavres de vaches, de chevaux. Vision d’horreur. Notre seule pensée : retourner à l’arrière. cette guerre n’est pas la nôtre. Unr jeep finalement nous y ramène. Notres « escapade » de 10 jours, qui aurait pu nous être fatale prend fin. 48 heures plus tard, un avion DC3 me rapatrie en Angleterre. La boucle est bouclée.

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DC3

A vingt ans, j’ai été le témoin et l’acteur d’une épopée historique extraordinaire. L’Allemagne est vaincue, la guerre se termine, ma « folle équipée » s’achève, et contre toute évidence je suis vivant. »

Henri MATHEY

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Henri Marhey est décédé en octobre 2010 (avis publié dans l’Est Républicain)

avis de décès d'Henry Mathey

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