La folle équipée de M. Henri Mathey…. Retour en arrière : octobre 1940

M. Henri Mathey se retrouve donc prisonnier dans un camp avec des milliers d’autres pilotes de l’aviation britannique. Ses longues journées de captivité sont propices à une réflexion sur son passé….

« Retour en arrière : octobre 1940

A Dijon, en Octobre 40, j’entame une seconde année à L’Ecole supérieure de commerce. Avec quelques amis étudiants je nourris le projet de partir en Angleterre…Ceux-ci, pour diverses raisons, ne donnent pas suite et me lâchent. Qu’importe! Je décide de partir seul, résolu à ne pas demeurer passif, privé de liberté dans cette France occupée, déchirée, meurtrie. N’y a-t-il pas mieux à faire? Un beau jour, après avoir vendu le peu que je possède : vêtements, bicyclette, poste TSF, sans avoir le courage de dire au revoir aux miens, je m’éclipse. Je dispose de peu de choses : quelqu’argent produit de mes ventes, et des adresses à Lyon et Marseille. A Lyon, où je reste une quinzaine de jours, mes contacts s’avèrent décevants. A Marseille mes rendez-vous ne sont pas plus concluants. Où trouver la bonne filière? Un exemple : à Montpellier je me rends dans le magasin de chaussures dont on m’a donné l’adresse ; mot de passe pour aller droit en Angleterre : demander une paire de chaussures noires, pointure 45. La vendeuse surprise : -« mais vous chaussez du 42,43 tout au plus »; Je la fixe d’un air entendu et lui confirme qu’on m’a recommandé d’acheter du 45. Elle me prend pour un fou, appelle le patron à qui je demande un entretien. Je sors de son bureau plus vite que je n’y suis rentré et me voilà dans la rue sous une bordée d’injures. Décidément ce n’était pas ni la bonne pointure, ni la bonne porte! L’Angleterre est encore loin…

J’arrive à Perpignan. Contacté, un passeur m’extorque quelques billets, me conduit au col de Perthus, et m’abandonne. Que faire? Au pied du mur, ou plus exactement des Pyrénées, je décide avec l’inconscience de la jeunesse, de franchir seul la montagne. Itinéraire : Perpignan, Prats-de-Mollo, et en évitant le col d’Ares, Camprodon en Espagne, puis Barcelone. Avec le peu d’argent qui me reste j’achète un sac tyrolien,

sac tyrolien

des chaussures, une paire de skis, et j’obtiens quelques pesetas contre mes derniers francs.

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Billet de 100 pesetas en 1940

Il n’y a plus de Pyrénées

De Prats-de-Mallo, je m’élance. Trente-six heures en montagne, à ski d’abord, puis à pied, après avoir abandonné mes skis lorsque la neige a disparu. Comment ne me suis-je pas égaré? Comment ne suis-je pas mort de froid et d’épuisement? Je m’interroge encore aujourd’hui. Après avoir vaincu les Pyrénées, un exploit à la limite de mes forces, je suis en Espagne, puis dans l’impossibilité de marcher plus longtemps, par le train à Barcelone où j’arrive dans un état d’épuisement facile à imaginer. Au consulat d’Angleterre où je me rends, le consul et ses collaborateurs me reçoivent, m’écoutent avec intérêt, se renseignent sur la France occupée. Mais, moi, Henri Mathey, bon petit français, désireux de rejoindre de Gaulle pour se battre, sans connaissances particulières, je ne les intéresse pas le moins du monde. Non seulement le consul ne veut pas m’aider, mais il me conseille de retourner en France, chez mes parents !

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La nuit du 26 janvier 1939, 90 000 soldats franquistes entrent à Barcelone (photo FemTurism.cat)

Mieux encore, il ajoute que sans papiers, sans parler un mot d’espagnol, dans un pays quadrillé par la police – la guerre civile vient de se terminer- je serai arrêté et n’échapperai pas au camp de Miranda De Ebro, de sinistre réputation.

Camp de concentration de Miranda (photo wikimedia.org)

Furieux, vexé, déçu, aux confins du désespoir, je m’obstine -« je continuerai, je réussirai. Logez moi quelques jours pour reprendre des forces et vous n’entendrez plus parler de moi ». Le consul accepte. Trois jours plus tard, après bien des difficultés, je prends le train pour Madrid.

Un voyage angoissant. La police est partout, dans les gares, dans les trains. Je reste dans le couloir, sur le qui-vive. Un premier contrôleur flanqué d’un carabinier coiffé de l’impressionnant  bicorne noir en carton bouilli, surgit… Que faire , Descendre au prochain arrêt du train omnibus et grimper dans le train suivant? Je file dans le couloir jusqu’à la queue du train qui roule toujours. Sur le point d’être pris au piège, j’ouvre la porte du wagon, la referme et me réfugie sur le marchepied. « Euréka, j’ai trouvé la solution ». Le contrôleur et le carabinier passent sans m’apercevoir. Ce petit manège se renouvelera plusieurs fois jusqu’à Madrid.

Dans la capitale espagnole, nouvelle tentative à l’ambassade de Grande-Bretagne. L’ambassadeur me reçoit, se montre intéressé, me félicite tout particulièrement pour mon « stratagème ferroviaire », mais refuse tout net de m’aider, ne consentant qu’à me loger, et à me donner quelques pesetas avec le nom et l’adresse que je dois garder en mémoire, d’une personne à contacter en cas de problème au Portugal.

A suivre le 1er août 2018 : rencontre avec une mystérieuse polonaise….