Le destin d’une montre des Chaprais : un vrai conte de Noël ?

Nous avons reçu de M. Jacques Souèges, le récit suivant. Rappelons que la rue des Docks où il habitait alors qu’il était enfant, est aujourd’hui le boulevard Diderot. Ce sera, cette année, notre beau conte de Noël 

Le 3 septembre 1939, suite à l’agression de la Pologne, l’Angleterre puis la France déclarent la guerre à l’Allemagne.

10 mois plus tard, le dimanche 16 juin 1940  à 7 heures du matin, les troupes allemandes entrent dans Besançon.

Nous habitions alors au 22 rue des Docks, à Besançon.

J’avais 6 ans.

Yvan Souèges, mon père, avait été rappelé le mardi 5 septembre 1939 et affecté au 428ème Régiment de Pionniers à Conliège, près de Lons le Saunier, le jeudi 7 du même mois.

Muté sur Belfort, il y était fait prisonnier le mardi 18 juin 1940, et dirigé sur l’Allemagne où il séjournera dans 8 camps différents (dont celui de Rawa-Ruska, camp disciplinaire pour prisonniers réfractaires et évadés/repris; il était également appelé « le camp de la goutte d’eau » car il n’y avait qu’un seul robinet pour 1 500 prisonniers, ouvert seulement 2 heures par jour!) dont il ne reviendra que 5 ans plus tard, en 1945.

Ma mère et moi demeurâmes donc à l’adresse précitée jusqu’à la réquisition de notre logement par les troupes Allemandes.

soueges

Nous fumes alors recueillis par ma grand mère maternelle, Mme. Rolin, qui habitait rue des Brosses à Besançon, où nous vécûmes jusqu’à la fin de la guerre et où mon Père nous rejoignit à sa libération.

Yvan avait fait des études à l’Ecole Nationale d’ Horlogerie de Besançon qui se trouvait alors place du Marché. Pendant ses études, il avait fabriqué 2 montres qui, très probablement, lui permirent d’obtenir son diplôme officiel, puis à sa sortie, muni d’un réel savoir-faire il monta une petite affaire dans les années 1930 (« Ernawa Watch » domiciliée dans le building Proudhon)…..il avait épousé Marguerite Rolin, ma Mère, qui également avait fait ses études d’horlogère dans la même institution.

La guerre se prolongea….les Allemands continuèrent d’occuper le 22 rue des Docks, lorsque brusquement les évènements se modifièrent…..!

Quelques semaines avant la libération de Besançon, le vendredi 8 septembre 1944, les militaires Allemands quittèrent brusquement cette maison, non sans en avoir sorti le mobilier qui s’y trouvait, y avoir mis le feu….et pris la fuite.!

C’est alors qu’un simple soldat Allemand de la Werhmacht, présent sur les lieux…………….

1988…..!

Il est onze heures trente passées! Mes parents qui habitent alors au 2ème étage du 49 rue de Chalezeule se préparent à déjeuner.

On sonne à la porte.

Mon Père va ouvrir, et se trouve face à un grand jeune homme blond, dont le français parfait laisse cependant percer une origine étrangère.

 » – Monnssieu Souèch’….? – Souèges, corrige mon Père. – Ah! fous êtes pien monnssieu Yfan Sou-ai-jeu…?….. » – Oui jeune homme, mais c’est

pour quoi…?»

            Après quelques minutes sur le pas de la porte, interloqué, mon Père le fait entrer et l’invite à s’asseoir dans le salon-salle à manger.

            Et là…! (je ne tenterai pas de reprendre « l’accent » du jeune homme.!), son récit va bouleverser mon Père et ma Mère, qui s’est jointe à eux.

–  » Totalement médusés…!  » me confiera plus tard mon Père.

 » Voilà Monsieur….je suis Allemand, et je suis venu en France accompagner un groupe de personnes qui s’est rendu à Lourdes pour un péleinage. Mon Grand-père m’a demandé, avant de partir, de passer à Besançon à mon retour pour tenter de retrouver monsieur ou madame Souèges. J’ai eu du mal à vous retrouver car j’avais seulement votre ancienne adresse, et j’ai dû aller à la Mairie de Besançon où l’on m’a donné votre nouveau lieu de résidence. Vous aviez bien habité au 22 rue des Docks, n’est-ce pas..?

– Oui, répondent ils en choeur.

 – Alors je vais vous dire pourquoi je suis ici. Mon Grand-Père a été soldat dans la Wehrmacht et travaillait dans votre appartement. Au moment où les troupes Allemandes ont dû se replier et ont mis le feu au mobilier, il a trouvé dans un tiroir une très belle montre qu’il a ramassée, se promettant, lorsque la guerre aurait cessé, de revenir en France pour la remettre à son propriétaire. Comme il n’a jamais pu le faire, il m’a demandé de bien vouloir me charger de cette mission…..! « 

…….Et le jeune homme leur a tendu la montre.!

44 ans plus tard, mon Père récupérait ce joyau de son travail d’étudiant en Horlogerie.

montre souèges 4

 La montre réalisée par Yvan Souèges à l’Ecole Nationale

d’Horlogerie de Besançon 

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 Les initiales du nom du créateur de cette montre, Yvan Souèges,

sont gravées enlacées.

Ils invitèrent le jeune homme à déjeuner avec eux ( » à-la-fortune-du pot  » a dit ma Mère) et il a passé son après midi à discuter avec mon Père de sujets divers…..dont j’ignore la teneur.

Puis il l’ont raccompagné au train du soir.

Un peu plus tard, il leur écrivit, leur disant que son Grand-Père avait été ravi de sa démarche, mais qu’il venait de décéder.

Lorsque mon Père me raconta cet évènement exceptionnel, il en était encore très ému. Non seulement d’avoir récupéré ce bel objet, mais de savoir qu’un soldat ennemi s’était véritablement comporté en homme d’ Honneur.

            En 2014, le Musée du Temps à Besançon organisa une exposition tournée exclusivement vers l’horlogerie.

            J’ai écrit pour savoir si cette montre et son histoire pouvait avoir un quelconque intérêt pour cette exposition……

            La montre fut exposée dans une vitrine du 3ème étage, avec le texte que je lui avais dédié.

            Et le lundi 3 février 2014, l’ Est Républicain en rendait compte sous le titre  » Le destin d’une montre « 

            Titre que j’ai cru bon de donner à la présente lettre.

Jacques Souèges

 » La mare au chêne  »  6 chemin de la Ruchotte

25640.- Chaudefontaine

Ci-dessous, l’article paru dans l’Est Républicain, le lundi 3 février 2014

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