La Gestapo à l’hôtel de Lorraine, face à la gare Viotte

Le livre de M. Jean-Claude Bonnot, intitulé « Gestapistes et Agents Troubles  Franche-Comté et Bourgogne  1940-1945″ vient de paraître aux éditions Cêtre. Il est en vente d’ores et déjà à la librairie L’Intranquille et aux Sandales d’Empédocle (aucune publicité déguisée ici, simple information…).

Gestapistes de JC Bonnot

 

 Précisons d’entrée qui est M. Jean-Claude Bonnot puisqu’il a un homonyme, avec lequel il n’a aucun lien.

Titulaire d’une maîtrise d’histoire contemporaine, il a été de nombreuses années journaliste au Progrès, d’abord en Bourgogne, puis à Dole, une ville qu’il n’a plus quitté depuis 1990. Il a publié 6 livres d’Histoire : 5 l’ont été aux éditions du Belvédère, ce dernier, donc,  chez Cêtre.

Quand-les-miliciens-traquaient-les-resistants

Lorsque nous avons appris le travail réalisé par M. Bonnot, nous lui avons proposé de nous écrire un article concernant le siège de la Gestapo, qui  était situé, jusqu’en 1943, à l’hôtel de Lorraine. Il a volontiers accepté et nous l’en remercions.

Ajoutons que Vivre aux Chaprais, la commission Patrimoine et Partage du CCH Chaprais/Cras, le Musée de la Résistance de la Citadelle proposeront deux conférences avec cet auteur, sur le thème de La Gestapo à Besançon.

La première se déroulera au plus près de l’ancien emplacement de ce premier siège de la Gestapo, à l’hôtel Florel, 6 rue de la Viotte, qui dispose d’une salle de conférence de 50 personnes. Et ce, le jeudi 12 octobre 2017, de 17h à 19h. Compte-tenu du nombre de places une inscription préalable est nécessaire, auprès de madame Michèle Roche, par  tel 06 70 29 61 50 ou par mail mic.roche@wanadoo.fr. Hâtez-vous, il ne reste que quelques places. C’EST COMPLET !

Cette conférence sera renouvelée le jeudi 19 octobre 2017, de 17h à 19h salle Courbet de la mairie, rue Mégevand. Comme la salle est plus grande, l’entrée sera libre. Là aussi le lieu est symbolique puisque fin 1943, la Gestapo s’installa rue Lecourbe, à l’hôtel de Clévans où l’on peut voir encore les sinistres cellules et les inscriptions laissées par les Résistants!

gestapo plaque emprisonnement

 

gestapo 6

« Derrière la façade de l’hôtel Ibis, avenue Foch, se cache aujourd’hui une sombre tranche de l’histoire bisontine. Construit à la fin des années vingt, sur les plans de l’architecte Albert Rouch, il hébergea jusqu’en juillet 1943 l’antenne de la Gestapo de Besançon.  Mitoyen de l’hôtel des Voyageurs, le bâtiment portait à l’époque l’enseigne de l’hôtel de Lorraine. Il était la propriété d’un certain M. Nicod, qui possédait également à proximité une annexe baptisée « hôtel d’Alsace ».

Gaston Cordier travaillait avec son père à l'Hôtel des Voyageurs face à la gare Viotte.

Carte postale collection Chistian Mourey

hotel de Lorraine 1936

Annuaire Fournier 1936

hotel de lorraine 1965

Annuaire Fournier 1965

Même s’il est largement utilisé pour évoquer la police nazie, le terme « Gestapo » constitue le plus souvent une simplification de langage. D’abord créée en Prusse sous la direction d’Hermann Göring, la Gestapo, pour Geheime Staatspolizei (Police secrète d’État) avait pour mission de traquer tous les ennemis du régime. Dans un souci de centralisation et de contrôle de l’appareil policier, les nazis créèrent en 1936 la Sipo (Sicherheitspolizei, police de sécurité) regroupant sous un même commandement la Gestapo et la Kripo, la police criminelle. Toutefois, et dès 1931, le parti s’était doté de son propre service de renseignement, le Sicherheitsdient (SD, service de sécurité). En septembre 1939, la Sipo, service d’État, et le SD, service du parti nazi, furent regroupés au sein du Reichsicherheitshauptamt (RSHA, Office central de sécurité du Reich), dont la Gestapo proprement dite constituait la quatrième division.

C’est cette même organisation que les Allemands mirent en place en France dès juillet 1940, d’abord de manière secrète pour ne pas heurter la Wehrmacht, puis au grand jour. La Sipo-SD débarqua à Besançon dès la mi-août 1940, sous le commandement du SS Hauptsturmführer (capitaine) Alfred Meissner, 44 ans, qui restera en poste jusqu’à la Libération. Le service fut d’abord logé à l’hôtel de l’Europe, un bel établissement de la rue de la République avant de rejoindre l’hôtel de Lorraine, face à la gare Viotte. Les nazis appréciaient le confort. Le Bottin départemental du Doubs de 1943 nous indique que l’hôtel de Lorraine, « entièrement neuf », disposait du téléphone dans toutes les chambres, du « confort moderne », d’un ascenseur et d’un grand garage. Avec ses soixante-dix chambres, il était largement dimensionné pour accueillir un service qui ne compta jamais plus d’une douzaine de personnes. On ne sait si la Sipo-SD réquisitionna la totalité du bâtiment ou seulement une partie. Mais vu la nature de ses activités, on imagine mal son personnel croisant quotidiennement la clientèle dans le hall et les couloirs… On ignore également quelle compensation fut accordée au propriétaire.

Le combat contre la Résistance, alors à peine embryonnaire, ne fut pas le premier souci du Haupsturmführer Meissner, qui était dans le civil policier à Münich. Il prit d’abord connaissance du terrain local, pour sans doute mieux repérer les ennemis potentiels du Reich. Ainsi, en octobre 1940, il s’adressa au préfet afin d’obtenir des renseignements sur les activités et les responsables de plusieurs associations. Ce n’est que dans les premiers mois de 1942 que la Sipo-SD obtint « le pouvoir exécutif », celui d’opérer des arrestations, jusqu’alors dévolu à la sécurité militaire. Le véritable travail de répression allait pouvoir commencer.

Meissner, de l’avis même de nombreux résistants bisontins, se montra peu sanguinaire et volontiers conciliant. Par exemple, il favorisa en juillet 1944 la libération de Jean Minjoz, futur maire de Besançon. Cet état d’esprit n’était pas celui du Hauptscharführer (adjudant-chef) Herald Mauz qui fut son adjoint du printemps 1943 au début de l’année 1944. Né en 1905, il aurait été avant la guerre dessinateur publiciste, puis employé d’un camp de jeunesse. Très brutal lors des interrogatoires, il suscitait même la crainte de son chef qui n’osa que très rarement s’opposer aux pratiques de son subordonné. Mauz fut en particulier le meurtrier du passeur et résistant Paul Koepfler, abattu le 31 mars 1943 dans une rue de Poligny.

La plus grosse affaire à laquelle fut mêlée la Sipo-SD de Besançon, à l’époque de son séjour à l’hôtel de Lorraine, fut le démantèlement du groupe Guy Mocquet. En réalité, Meissner et ses hommes n’y jouèrent qu’un rôle de second plan. L’affaire fut en effet conduite par l’Abwehr de Dijon, avec le concours de la Sipo-SD de cette ville, dont dépendait l’antenne de Besançon. Elle se conclut par l’exécution de seize résistants, fusillés le 26 septembre 1943 à la citadelle de Besançon, et la déportation de nombreux autres.

La police allemande n’aurait pu atteindre l’efficacité qui fut la sienne sans le concours de nombreux auxiliaires français. C’est ainsi qu’arriva fin mars 1943 à l’hôtel de Lorraine Charles Huter, un jeune homme de 22 ans embauché comme interprète. Il n’allait pas tarder à sortir du cadre initial de sa mission pour devenir un fidèle de Mauz. Autre figure des lieux, Conchita M., une curieuse aventurière, mère célibataire de trois enfants, devenue la maîtresse de Mauz. L’hôtel de Lorraine ayant été sérieusement endommagé lors du bombardement de la nuit du 15 au 16 juillet 1943, la Sipo-SD fut contrainte de déménager. Elle s’installa dans le cadre luxueux de l’hôtel de Clévans, 4 rue Lecourbe, un bâtiment construit au milieu du dix-huitième siècle laissé disponible par les autorités militaires après la dissolution de l’armée de Vichy. Les policiers allemands ne quitteront les lieux que quelques jours avant la libération de Besançon.

Que devinrent les principaux responsables de la Sipo-SD de Besançon ? Meissner fut condamné le 10 mai 1950 par le tribunal militaire de Lyon à cinq ans de travaux forcés ; son second Herald Mauz fut condamné à mort par contumace. Le successeur de ce dernier, Walter Menzel, fit appel de sa condamnation à mort. Le tribunal militaire de Marseille confirma le 26 octobre le jugement de celui de Lyon, et Menzel fut fusillé le 21 février 1951. Quant à Charles Huter, à l’issue de son procès devant la cour de justice du Doubs, il fut lui aussi fusillé, le 2 octobre 1945, comme le seront plusieurs de ses complices français ».

Jean-Claude Bonnot