Suite n°2 des souvenirs de M. Jules Devernay, ancien habitant de la Cité Parc des Chaprais

Dans l’épisode précédent, M. Jules Devernay est contraint de se présenter en cet été 1940, à la Kommandantur de Lille, avec 2 jours de vivres, une couverture et une paire de chaussures…*

 

Lille occupée

 

La ville de Lille occupée

Devant la Kommandantur, il avait un de ces attroupements à croire que toute la ville était descendue…Enfin je ne ferai pas le voyage seul ! Et l’on disait que ce n’était que pour quelques jours, travaux urgents dans l’intérêt de la population. En effet, c’était urgent, car quelques heures après, en colonne nous reprenions la route à pied et quelques jours après nous arrivions à GAND en BELGIQUE ; j’étais en queue de colonne prêt à virer de bord à la première occasion mais il y avait continuellement des « rabatteurs » et quand ça ne marchait pas assez vite, quelques coups de fusil ou de mitraillette par terre ou en l’air, nous redonnait de l’élan, à nous, les traînards. Il faut dire que les gardes chiourme ne se reposaient pas beaucoup non plus, car la colonne faisait au moins 3 à 4 kilomètres de long !

kommandantur

Le 20 nous embarquions dans des péniches sur l’Escaut. La marche allait enfin se terminer, mais les péniches avaient transporté du charbon et le batelier n’avait pas eu le temps de passer l’aspirateur, il y avait encore un peu… beaucoup de poussière de charbon, et nous commencions déjà à être pas mal crasseux, car nous ne logions pas à l’hôtel en cours de route, nous étions trop nombreux sans doute !

Nous passons à NIMEGUE (HOLLANDE)… (Ce n’est pas nous qui avons signé le fameux traité portant le nom de cette ville et qui, donnait à la France, entre autres, la Franche Comté. C’était déjà fait, nous arrivions trop tard !) Puis nous quittons notre péniche et la Hollande à EMMERICH, ce fut comme la remontée des mineurs de fond de la fosse n°3 d’Henin-Liétard ou d’ailleurs, car de toute façon un mineur est un mineur, même s’il est majeur.

traité de Nimèque

Traité de Nimègue 1678 (Henri Gascard 1635-1701)

Un affamé, qu’on appelle en termes militaires « un saute au rabe » au cours de notre croisière m’avait fauché 2 boites (sur 3) de lait sucré concentré, dont je tairais la marque pour ne pas être, comme à la télévision poursuivi pour publicité clandestine, mais enfin c’est quand même vache, c’est comme si on enlevait le biberon de la bouche, ça ne se fait pas, c’est laid (avec un D et pas un T).

En cours de route nous n’avions pas froid étant dans la cale la plus inférieure, on ne peut pas toujours voyager en première classe il faut les comprendre… de plus nous étions 200 dans un espace réservé à environ 100 personnes, nous n’avions donc pas besoin de chauffage d’appoint. La chaleur animale suffisait.

Dommage qu’il y avait comme partout ailleurs des trouble-fêtes j’entends par là les ceusses (faux frères) qui auraient pu se désinfecter les pinceaux car ça ne sentait pas la rose ni l’œillet ; vous voyez (non vous pouvez pas voir, vous n’y étiez pas, donc je comprends !) vous voyez (bis) tous ces gars dormir les uns sur les autres, rien d’étonnant de se réveiller asphyxié, lorsque vous avez un gros orteil et un autre de ses frères qui se sont logés dans vos trous de nez, mais ceci est du passé puisque nous débarquons (ce n’était pas le grand débarquement comme en Normandie mais c’en était un quand même et je crois qu’il fallait le dire.)

Après la distribution de la boule de pain noir, dénommé pain KK

pain 001 (2)

 

et d’une espèce de saucisse, nous changeons de moyen de transport et embarquons enfin dans un train, wagons très confortables portant l’inscription réglementaire « 40 hommes 8 chevaux en long » Là encore les Allemands nous encouragent à nous presser aux cris de « LOS ! LOS ! Schnell ! Schnell ! ».En premier nous pouvions être en droit de croire qu’il y avait encore une distribution d’Os à moelle  (Journal très connu à l’époque).

os à moelle 001 (2)

 

 

Mais non ! Ils nous ont fait comprendre par gestes, que nous étions pressés ; c’est normal, on nous attendait quelque part et nous n’avons donc pas le temps de nous laver le nez… et d’autres, les pieds.

J’ai le bonheur pour mon compte personnel de pouvoir me passer un peu d’eau sur le visage et de me secouer un peu. D’une cale de charbon (noir) je grimpe dans un wagon ayant transporté de la farine (blanche). Comme toujours l’Intendance n’a pas suivi et il va manquer des wagons de 40 hommes…cela n’a pas d’importance comme à la pelle on nous charge à 60. Y faut quand même pas laisser les petits copains sur le quai, il faut bien s’aider que diable ! Surtout en temps de guerre.

déportation wagons 2

Nos wagons sont verrouillés, c’est une précaution essentielle pour que personne ne tombe du train en cours de voyage. Comme ils sont gentils et prévoyants nos braves anges gardiens !! Aux arrêts prolongés ils entrouvrent la porte de 2 à 3 centimètres, mais ceci de temps en temps lorsqu’eux-mêmes et leurs chiens ont besoin de se dégourdir les pattes, on en lève une contre les roues des wagons, cela permet aussi à ceux qui ne sont pas au vasistas (orthographié ici en français pour une meilleur compréhension) de pouvoir admirer le paysage et d’avoir un peu d’air frais aussi, ce serait dommage de perdre de la main-d’œuvre gratuite en cours de route, par suite d’étouffement, et puis il y a aussi chez tout être humain une question de vessie, mais ne vous bousculez pas au portillon. N’Y en aura pas pour tout le monde ! « Lancequiner » c’est bien mais il faut éviter les inondations. En cas d’arrêt de nuit c’est toujours verrouillé, sans doute à cause du froid ?

Nous avons nettement l’impression que notre train tourne en rond car nous passons presque éternellement aux gares « AUSGANG » et « EINGANG » et le copain qui avait réussi à emporter en douce, une carte routière n’arrivait pas à trouver ces patelins ni à savoir où nous étions ! Il aurait mieux fait de prendre une carte ferroviaire !

Mais le comble du bonheur dans ce wagon, il n’y avait que des illettrés ou des incapables : pas un ne connaissait la langue de GOETHE.

De temps en temps une ville était repérée, victoire ! Mais nous retombions…. A nouveau à Aus gang ou Eingang…ce n’est qu’au bout de deux jours, lors d’un ravitaillement que nous avons su que cela voulait dire « Sortie » et « Entrée « ; dès lors les observateurs furent plus vigilants.

entree sortie 001 (2)

Au bout de 7 jours de voyage aux frais de je sais plus quelle Princesse, nous débarquons en POLOGNE, dans un petit village  appelé Südhof, proche banlieue de Gräetz (en Allemand) Grotzisk (en Polonais) ; nous faisons un ou deux kilomètres à pied, histoire de se dégourdir les guibolles, et nous arrivons dans une ancienne ferme transformée en camp.

La suite de ces souvenirs paraîtra sur ce blog le 16 août 2017.