Le Milieu Libre des Cras et son association de production d’horlogerie à bases communistes

 M. Roger Chipaux, membre du groupe Histoire, Mémoire, Patrimoine des Chaprais, nous a proposé l’article suivant. Nous l’en remercions vivement. Cet article a déjà été publié dans le Bulletin du Centre d’Entraide Généalogique de Franche-Comté (CEGFC) et dans le bulletin des Amis de la Maison du Peuple. Mais comme il concerne les Chaprais/Cras, il nous est apparu important de le porter à votre connaissance.

En-tête de lettre du Milieu Libre des Cras et de son horlogerie à bases communistes

 

Au début du XX° siècle, une initiative originale méconnue se crée dans un quartier de Besançon : le Milieu Libre des Cras, « Association de production d’horlogerie à bases communistes ».

A l’initiative de militants anarchistes cette association, de 1905 à 1914 environ, apparaît à Besançon sous ses deux aspects, de production horlogère et d’action syndicale et politique.

 

Sur l’aspect horloger, l’information est rare : un cachet sur une carte-postale, un tarif, c’est à peu près tout. L’association est installée chemin des Cras, au 31 bis, à proximité de l’actuelle rue du Professeur Georges ; en 1908 il existe un bâtiment et deux autres sont en constructions (l’un sera  achevé en 1913). On dispose, sur leur activité, d’un tarif détaillé, manuscrit, datant d’avant 1908. La première page porte la mention : « Travail et Liberté  Association de production d’horlogerie à bases communistes  Le Milieu Libre des Cras » et annonce les tarifs de vente de montres, précisant les qualités et garanties ; la deuxième page est consacrée aux tarifs de réparation et se termine par des consignes strictes et illustrées pour l’envoi des montres à réparer.

La maison de 1908 est toujours là, mais les autres bâtiments ont disparus.

Carte avec le tampon de l'association du Milieu Libre des Cras

 

Sur l’aspect politique, l’information est un peu plus riche, tant dans la presse locale que dans les rapports de police ou le dossier des poursuites judiciaires liées à la grève des soieries de 1908. En effet les deux animateurs de cette association Auguste MOREL et Louis HOENIG sont poursuivis à cette occasion. Le premier est relaxé, le second est condamné à 3 mois de prison.

Ce ne sont pas des marginaux, ils sont bien intégrés dans le monde syndical de la ville. En 1908 Louis HOENIG représente au niveau bisontin (avec Auguste MOREL comme suppléant) le Syndicat de l’Horlogerie Parties Réunies, et en 1908 le deuxième enfant de Louis HOENIG est déclaré en mairie par Auguste MOREL bien sur, et Adrien GRAIZELY, secrétaire de la Fédération Syndicale et permanent de la Bourse du Travail

 

Une perquisition du 13/08/1908, cite les habitants de l’immeuble ; outre l’épouse de MOREL et la compagne de HOENIG, on trouve NARDIN horloger et son épouse, la veuve TRUCHY et Alphonse Étienne MOREL oncle du propriétaire. Des réunions étaient régulièrement organisées, parmi les participants les rapports de police citent : Arthur DROZ, horloger né en 1859 à Besançon et Diogène VEUVE, horloger né en 1861 à Besançon.

Le Milieu Libre des Cras publiait un journal : « L’Exploité », les trois premiers numéros ne sont conservés qu’à la BNF, mais ne sont pas consultables car en trop mauvais état…

Tarif de cette horlogerietarif de la production horlogère

 

 

 

 

 

 

 

Auguste Louis MOREL

Il est né 14/02/1867 à Bienne (Suisse) de François Clovis (né à Busy-25) et de Louise Emma Rosine RAMSEYER (de St-Imier). En 1887 il est à Besançon, de 1891 à 1893 à Belfort, en 1894 et 1895 à Seloncourt, puis de 1896 à 1915 à Besançon (faubourg Rivotte, rue d’Alsace et Les Cras). En 1915 il part avec sa famille pour Béziers où il est toujours horloger, puis vers 1922 pour Oyonnax où il est fabricant de peignes. Vers 1943 il revient à Besançon.

En 1893 il fait partie du Groupe socialiste Révolutionnaire de Belfort. Il est candidat socialiste aux élections législatives du Territoire de Belfort en 1893, il recueille 4 voix (!!) alors que Armand VIEILLARD, maître de forge est élu avec 8572 voix devant le Dr GRISEZ, candidat républicain avec 7255 voix.. Classé comme dangereux en 1894 dans les rapports de police il est rayé des listes d’anarchistes en 1896. En 1908 à Besançon, il est membre du Comité Fédéral de la Fédération Syndicale , considéré comme anarchiste, il apparaît de nouveau en 1912 sur les listes d’anarchistes du Doubs.

Il épouse le 23/01/1894 à Belfort, Marie Justine FEST (originaire de Soultz), ils auront quatre enfants : Marguerite Fernande (° 01/01/1891 Belfort), Augustine Louise Clotilde (° 04/04/1894 Seloncourt) qui reviendra vivre à Besançon où elle décède en 1978, Roger Clovis Justin (° 08/08/1898 Besançon) et Adrienne Justine Luce (° 07/12/1901 Besançon)

 

Louis HOENIG

Il est né le 10/09/1881 à Genève, fils de Claudine ROUGE, et légitimé lors du mariage de cette dernière le 26/05/1888 à Montbéliard avec Joseph HOENIG de Chatenois (90).

Avec sa compagne Julie Gabrielle JACQUIN (originaire de Toul), il a, à Besançon, deux enfants : Louis René (° 20/06/1907) et Georges Léon (° 06/07/1908)

De 1901 à 1908 il est horloger à Besançon chez Geismar, puis au Milieu Libre des Cras.

Anarchiste, responsable syndical, il déclare à la police : « Je suis anarchiste, mais l’anarchie est une chose trop belle pour que je puisse la comprendre, faute d’éducation ». En 1908 il est l’auteur de nombreux articles et courriers repris dans le Socialiste Comtois. Dans l’épisode de la grève des soieries de cette même année,  il est condamné à trois mois de prison qu’il effectuera à Chalons-sur-Saône. Après un passage à Nancy (1909-1910), il part dès 1914 avec sa famille pour le Nord de la France. La Première Guerre mondiale lui sera fatale : il décède le 22/04/1915 à Pagny-les-Reims (51), il venait d’être nommé sergent le 14 avril.

 

Ni MOREL ni HOENIG ne figurent dans le Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier Français (Maitron)

 

Après les départs de Louis HOENIG en 1909 et de Auguste MOREL en 1914 , le Milieu Libre des Cras semble cesser d’exister.