Le quartier des Chaprais entre 1928 et 1940 : réminiscences

Besançon, quartier des Chaprais de 1928 à 1940,
réminiscences d’un ancien Chapraisien

Merci à M Joseph Pinard, historien qui a recueilli les souvenirs de M Moyse écrits en 2008 et en a autorisé la publication

Les Chaprais, peut-être une déformation des « champs prés ??? »

Ce quartier Est de Besançon s’étire de part et d’autre de la rue de Belfort depuis la gare Viotte jusqu’aux confins de Palente, l’avenue Fontaine Argent le séparant du quartier de la Mouillère.

Ainsi sommairement situé, c’est le bas des Chaprais, les alentours de la rue du Chasnot qui font l’objet de ces quelques réminiscences.

Première gare Viotte

Quartier peuplé de gens simples et laborieux, essentiellement des cheminots en raison de la proximité de la gare Viotte, du dépôt des chemins de fer et de la rotonde où les locomotives attendaient, sous pression, d’être mises en service.

rotonde de PLM

La compagnie d’alors, PLM (Paris Lyon Marseille) donnait du travail à de nombreux cheminots logés à proximité des installations ferroviaires. Modestement rémunérés, compte tenu de la durée de leur service, de l’éloignement du domicile, de la pénibilité du travail, pour les conducteurs et chauffeurs de locomotives en particulier.

Ces cheminots avaient recours à leur coopérative qui leur offrait des produits de base à des tarifs raisonnables.

A cette époque, les façades des maisons et immeubles du quartier étaient noircies par les fumées des locomotives qui haletaient, garées en éventail à la rotonde au centre de la quelle se trouvait le pont tournant. Aujourd’hui, ne subsistent plus que quelques traces de cette rotonde.

commerces de la rue de Belfort, jadis

De nombreux petits commerces et artisans animaient l’ensemble du secteur, ainsi qu’un nombre important d’horlogers dont des Suisses.

Fabrique d'horlogerie aux Chaprais

Les uns « rhabilleurs » travaillaient souvent à domicile, réparant les montres, d’autres, en atelier, à la fabrication de pièces d’horlogerie (pivots, balanciers, ressorts etc …), et d’autres, enfin, exerçaient dans de petites fabriques d’horlogerie qui livraient des montres achevées -les montres Sarda-  par exemple, avenue Carnot.

Les artisans étaient aussi très actifs, cordonniers, plombiers, réparateur de vélos, peintres, fabricants de « margotins » (petits fagots à usage d’allume-feu), menuisiers, de nombreux boulangers, le pain entrant pour une large part dans l’alimentation, à cette époque. Le père C. mutilé en 14-18, malgré sa longue jambe de bois rigide, travaillait dans son four.

Les petits cafés qui recevaient dès le grand matin les travailleurs qui faisaient halte en chemin, les accueillaient aussi à midi, où moyennant quelques menues monnaies et une consommation, on leur réchauffait leur pot de camp.

Ainsi le café du « Pur jus » au n° 18 de la rue de Belfort était très animé malgré la rusticité des lieux. Le «Café du Progrès » au n° 20, plus soigné était aussi fréquenté. «  Le terass’ hôtel » par contre offait ses salles aux associations qui organisaient des bals et autres réunions : arbres de Noël, carnaval, fête des Chaprais…

Ce dernier établissement affichait toujours au blanc de chaux, sur ses vitrines le résultat des étapes du Tour de France , et c’est là que dans la soirée, les gamins se précipitaient pour connaître le vainqueur du jour.

La concurrence était parfois sévère entre commerçants.

Le charcutier, Monsieur M… ennemi préféré de son voisin immédiat, le boucher, ne manquait jamais de lui jouer des tours. Ainsi a-t-il fait courir le bruit qu’il allait acquérir l’immeuble dont son voisin le boucher était locataire. Ce dernier dût se résoudre à l’acquérir ne pouvant supporter l’idée d’avoir son rival pour propriétaire !!

Un matin , le boucher eut la surprise de lire sur sa vitrine, encore bien calligraphié au blanc de chaux :

Monsieur Prost…se perd

Monsieur Prost…fite

Le petit Prost…pi

Le charcutier en était-il l’auteur ??

En tout cas bien des sourires dans le coin.

tram rue de Belfort vers 1900

Ce quartier très vivant était desservi par le tramway qui depuis l’école des Chaprais amenait les voyageurs au carrefour de la rue de Belfort et de la rue Carnot et après manoeuvre se dirigeait vers le centre ville par le pont St Pierre, actuellement pont de la République.

dépôt des trams à la Mouillère

Ces lourdes voitures bruyantes, mais pratiques avaient leur dépôt au vallon de la Mouillère, aux côtés des imposants bâtiments de la brasserie Gangloff et de la laiterie U.A.C (union agricole comtoise) qui mettait rafraîchir les bidons de lait, dans une dérivation du ruisseau de la Mouillère qui sourd juste à cet emplacement, un charron complétait l’équipement de ce petit vallon longé dans la pentue rue Isenbart, par un ruisselet qui faisait la joie des gamins.

Brasserie Gangloff

Quelques personnages pittoresques étaient très connus dans le quartier, tel le père B. cheminot qui ne pouvait entrer dans un commerce sans imiter à la perfection les halètements de sa locomotive à laquelle il était très attaché, surtout depuis qu’un rocher, chutant d’une falaise l’avait renversée sur la voie aux environs de Laissey. Heureusement sans mal pour lui et son compagnon.

Le docteur B… par ailleurs député, se dévouait sans compter (la Sécurité Sociale n’existait pas). « Vous me paierez  quand vous le pourrez ! » disait-il à certains en s’en allant, sans espoir d’être réglé un jour. Ce praticien haut en couleur entretenait ses électeurs avec force éclats de voix  sur le bord des trottoirs

Pratiquant la radiologie- sans protection- il avait perdu plusieurs doigts, qu’il adressa dans des tubes de formol aux services fiscaux qui lui réclamaient des bénéfices commerciaux!!!

N’a t-il pas répondu un jour en patois à une personne âgée qui lui demandait si elle faisait bien d’administrer à son mari malade de l’infusion de germandrée, « mais oui, Madame, donnez lui en, c’tu qui boquerait le c…de notre chat! »

La société des Monts-Jura implantée rue de Belfort assurait un service de Messagerie; M.B qui en était chargé se rendait chaque matin très tôt aux écuries de l’entreprise pour panser et nourrir les deux solides chevaux qui tiraient le fourgon dans la journée, pour la distribution des colis dans la ville. Il assumait ce double rôle de palefrenier et de livreur avec une étonnante assiduité dimanche et fête compris. Il aimait ses bêtes, comme son bien propre et pendant ses loisirs, il les dessinait à l’encre de chine avec un art remarquable.

Rue de Belfort jadis

Dans le quartier comme dans un gros village, les rumeurs et faits curieux circulaient à l’envi. M.P patron d’une fabrique d’horlogerie, exploitée avec ses deux fils, devenu veuf au-delà de soixante dix ans, engagea une gouvernante qui bientôt lui donna… un enfant! Le mariage prévu était très mal perçu par les fils, qui tout simplement ravirent leur père au seuil même de la mairie, laissant la jeune prétendante fort désemparée. Quant au cordonnier M.L modeste artisan, il vivait avec son épouse dans une pièce unique tenant lieu de cuisine, de chambre et d’atelier devant la fenêtre. Le pauvre a dû mourir en battant la semelle…

Ce quartier de gens laborieux avait aussi quelques distractions. La place du Chasnot occupée alors par un vaste trottoir accueillait de temps à autres romanichels et autres saltimbanques qui faisaient danser des ours dûment muselés ou les menaient au bout d’une longe, les faisaient tourner sur un petit vélo où ils étaient maintenus par la force centrifuge. Les gitanes sur leurs échasses pendant ce temps agitaient leurs tambours et faisaient claquer leurs castagnettes puis… récoltaient de menues monnaies. Souvent se joignait à eux un rémouleur qui sur un petit banc actionnait une meule par un ingénieux système de roues de bicyclette, de son invention.

Chaque semaine, lourdement chargé d’un bâti de bois, maintenant des vitres passait le vitrier qui proposait ses services en scandant ‘carreaux cassés- vitrier, vitrier...’

Des enfants fort nombreux jouaient essentiellement dans la rue, descendant vivement la rue du Chasnot sur des chariots constitués d’une planche, de deux traverses équipées aux extrémités de roulements à billes, obtenus dans le garage de la rue du Général Roland- inutile de préciser que la circulation automobile ne gênait pas les jeux des gosses. Au printemps, ceux-ci partaient à la recherche des têtards dans le ruisseau de Fontaine Argent qui longeait l’avenue du même nom, ou jouaient au bord du Doubs, au bas de l’Avenue Denfert-Rochereau, à proximité des barques lavandières et ce, pour la plus grande inquiétude des familles!

Le quartier avait aussi ses loisirs: « La commune libre des Chaprais », association dirigée par Daniel’s menuisier charpentier de son état- truculent personnage, sympathique d’ailleurs, qui avait le don de déclencher l’hilarité, tant par ses mimiques et sa faconde que par sa trogne quelque peu enluminée.

Le siège social de la commune libre- «la Mairerie» était située dans un café 37 rue de Belfort. Contre sa devanture, une façade en bois peint « Mairerie » était parfois dressée. De là le maire, Daniel’s s’adressait à ses administrés avec humour et ne manquait pas de se gausser de son collègue le maire de la ville voisine (Charles Siffert, à cette époque).

Fanfare bigophonique des Chaprais

Cette association de joyeux drilles, distrayait le quartier par ses facéties et trouvailles, telle la fanfare des « bigophones »- sortes d’énormes trombones, aux pavillons de carton, sans lesquels s’époumonaient, pour ne reproduire que des sons graves et étouffés, des lurons musiciens chamarrés à souhait.

La commune libre organisait place de la Liberté de désopilants « radio-crochets », montait des cavalcades de chars burlesques et bien d’autres clowneries, le tout dans une ambiance joyeuse qui contribuait peu ou prou, en dépit d’un niveau extravagant à l’atmosphère conviviale presque villageoise du quartier. Les gens se rencontraient, papotaient confortant ainsi l’appartenance à la « Commune libre ».

Café français rue de Belfort

Plus sérieuse, « l’Harmonie des Chaprais » qui avait son siège social au « Café Français » rue de Belfort, offrait souvent son excellent répertoire à l’occasion des fêtes ou autres manifestations ; il en était de même du groupe des cheminots musiciens.

Les bruits de guerre en 1939 et l’occupation allemande en 1940 mirent fin à l’ambiance conviviale de ce quartier sans originalité architecturale, mais attachant à cette époque.

Ce texte écrit de mémoire présente  peut-être l’une ou l’autre inexactitude;

A toute fins utiles … ou inutiles.

Besançon janvier 2008

Un ancien chapraisien.

Merci à M Joseph Pinard, historien qui a recueilli ces souvenirs de M Moyse écrits en 2008 et en a autorisé la publication

Pour en savoir davantage

Revoir lhistoire des Chaprais au XIX ° la répartition des professions

Un autre témoignage Souvenirs du 96 de la rue de Belfort

et celui d’une habitante du  45 rue de Belfort: les magasins de mon enfance entre les deux guerres

article sur la Mairerie, commune libre des Chaprais

portrait de la présidente de l’Harmonie des Chaprais

Un personnage controversé médecin, député etc …

Les dangers de la rue du Chasnot

A une époque plus ancienne,  les conditions de travail à la bonneterie Druhen rue de la Liberté

Categories: Histoire & Patrimoine