La vision du modernisme vue des Chaprais, avant 1914…..

La vie d'une famille aux Chaprais avant la première guerre mondiale

La suite de L’Herbe d’avril, roman de Romain Roussel

« La tête à l’envers » , le second roman de Romain Roussel  concernant les Chaprais (voir notre billet en date du 5/07 et du 26/07/2014) est centré sur la famille de son héros, le jeune Sylvain, 10 ans, de son premier roman, « L’herbe d’avril ». A tel point qu’il faudra attendre la fin de « La tête à l’envers » pour savoir ce qu’est devenu son copain de l’école des Chaprais, parti sur les routes à l’âge de 13 ans. Cette description de la vie de famille, des relations de travail et des mœurs de cette époque, nous vaut quelques pages bien senties…Nous ne résistons pas au plaisir de vous les livrer. Ici, il s’agit de modernisme (rappelons que ce roman a été écrit en 1944 et qu’il décrit la vie avant la première guerre mondiale…).

vue générale des chaprais vers 1870« Bien qu’elle soit modeste, se dit chaque matin Mme Travot (la mère de Sylvain), je la trouve commode, cette cuisine, avec son carrelage et l’eau sur l’évier, alors que tant de gens dans le quartier ont encore des pompes. Une pompe, ça ne fatigue pas, bien sûr, une femme robuste comme moi, mais le bruit que ça fait quand toute la maison dort encore! Et l’avantage du carrelage, d’un coup de serpillière on le nettoie. Quand je pense que le plancher de sapin désole tant de cuisines de la ville, et dans des maisons que vous croiriez modernes, à les apercevoir de l’extérieur. A quoi songent donc ceux qui construisent ces immeubles? On voit bien qu’ils ne se risquent jamais dans une cuisine. » Tout cela, Mme Travot aime le dire à ses amies, surtout à celles qui ne disposent pas de la moindre pièce carrelée. C’est que, bien qu’elle mesure tout ce qui lui manque encore, Mme Travot a le goût et le sens du modernisme. Que voulez-vous, elle vit avec son siècle! A l’heure actuelle, tous les gens bien éprouvent le besoin d’être modernes. C’est une nécessité naturelle pour tous ceux qui n’habitent pas une île du Pacifique ou (ce qui revient au même) une campagne reculée de l’Auvergne ou du Poitou (elle ne sait pas au juste où se situe le Poitou, mais elle l’imagine privé de toute espèce de civilisation). Quelqu’un de moderne, comme elle, dédaigne tout ce qui se portait, tout ce qui se disait, tout ce qui se passait l’année précédente.La robe entravée (elle s’en est fait une) lui semble aussi surannée que la crinoline ou le vertu-gin. S’il lui advient de regarder des photographies, des objets, des souvenirs qui remontent dix ans en arrière, elle se sent presque humiliée d’avoir vécu à une époque aussi rétrograde. Bref, au rebours de la plupart de ses contemporains, elle a horreur du passé. Quand son père lui parle de « son temps » (ce qui signifie dans sa bouche le bon temps), elle ressent le même agacement que s’il soutenait qu’on voyageait plus vite au moyen-âge que de nos jours. Elle estime qu’on n’a jamais fait mieux, en aucun domaine, qu’au vingtième siècle, et elle n’est pas convaincue qu’on puisse faire mieux. »

 

vue générale besançon aquarelle boutterinDans le prochain billet, nous rapporterons les propos d’un des protagonistes de ce roman, un voyageur de commerce, sur la situation économique de la France et son endettement….